70 millions d’euros. C’est tout ce que le gouvernement met sur la table pour amortir le choc pétrolier qui frappe la France depuis un mois. Vendredi soir, six ministres alignés derrière Roland Lescure ont détaillé un plan d’aide réservé aux professionnels les plus exposés : transporteurs routiers, pêcheurs, agriculteurs. Les 38 millions d’automobilistes qui paient leur plein au prix fort, eux, n’auront rien. Le contraste avec les 24 milliards dépensés en 2022 pour le bouclier tarifaire est saisissant.
Vingt centimes par litre, mais pas pour tout le monde
Le gros du plan va aux transporteurs routiers. Cinquante millions d’euros leur sont destinés, sous la forme d’une remise de 20 centimes par litre de carburant. La mesure ne concerne que les TPE et PME du secteur, et uniquement celles qui justifient de « difficultés économiques majeures ». Le remboursement n’est pas automatique : il faudra passer par un guichet dont les modalités restent à préciser. Le carburant représente environ 25 % des coûts d’exploitation d’un transporteur, selon le ministère des Transports.
Les pêcheurs obtiennent une aide de 5 millions d’euros, avec le même principe : 20 centimes par litre de gazole marin, remboursés sur facture. La mesure doit d’abord être validée par Bruxelles. La ministre déléguée à la Mer, Catherine Chabaud, s’y rend dès lundi pour accélérer le processus. Le gazole maritime a bondi de 80 % en un mois, selon les chiffres avancés par le ministère.
Côté agriculture, le levier est fiscal : le gouvernement suspend la totalité du droit d’accise sur le gazole non routier (GNR), celui qui alimente tracteurs et moissonneuses. Concrètement, cela revient à une baisse de 4 centimes par litre, pour un coût estimé à 14 millions d’euros. Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, a rappelé que le GNR bénéficie déjà d’un régime fiscal avantageux de 1,3 milliard d’euros par an.
Le « quoi qu’il en coûte » n’aura pas lieu
Toutes ces mesures sont limitées au mois d’avril 2026. Elles pourront être prolongées « en fonction de la durée du conflit au Moyen-Orient », mais aucun engagement ferme n’a été pris. Roland Lescure l’a martelé : « Nous n’aurons pas de mesures générales parce qu’elles sont inefficaces, coûteuses et souvent contre-productives. »
L’exercice budgétaire impose des limites strictes. Le matin même, l’Insee publiait le déficit public 2025 : 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB. Mieux que les 5,4 % attendus, en recul de 0,7 point par rapport aux 5,8 % de 2024, mais « quand on est à 5,1 % de déficit, il n’y a pas de cagnotte », a prévenu le ministre de l’Economie. Les 70 millions seront prélevés sur les budgets existants des ministères concernés, sans loi de finances rectificative.
La comparaison avec 2022 est cruelle. Lorsque la guerre en Ukraine avait fait flamber les prix de l’énergie, le gouvernement Borne avait déployé un bouclier tarifaire couvrant gaz, électricité et carburant. Les remises à la pompe atteignaient 30 centimes par litre pour tous les automobilistes, puis 10 centimes jusqu’à fin 2023. Selon un rapport de la Cour des comptes, la facture totale des 25 dispositifs d’aide à l’énergie sur 2022-2023 avait dépassé les 24 milliards d’euros. La Banque de France a estimé que ce bouclier avait réduit l’inflation de 2,2 points de pourcentage sur la période.
Les oubliés du plan : infirmières, VTC et « gros rouleurs »
Plusieurs catégories professionnelles se retrouvent sans filet. L’aide aux « gros rouleurs » évoquée en début de semaine par le Premier ministre Sébastien Lecornu a été abandonnée. David Amiel, ministre des Comptes publics, a confirmé à Ouest-France que cette piste n’était plus à l’ordre du jour.
Les infirmières libérales, qui parcourent en moyenne 20 000 à 30 000 kilomètres par an pour leurs tournées de soins, n’ont obtenu aucune aide spécifique. « On ressent une profonde amertume », a déclaré Daniel Guillerm, président de la Fédération nationale des infirmiers, sur Franceinfo. Les chauffeurs de VTC devront se contenter d’un vœu pieux : le ministère des Transports a « demandé aux plateformes d’adapter les prix des courses », sans contrainte légale.
Du côté des ménages, rien non plus. Le Rassemblement national réclame une baisse des taxes sur les carburants, La France insoumise un blocage des prix. Le gouvernement rejette les deux options. Le litre de Brent se négocie au-dessus de 110 dollars depuis le début de la semaine, contre 75 dollars avant le conflit au Moyen-Orient, et la facture des automobilistes a grimpé en conséquence.
Plan d’électrification avancé, signal politique autant qu’économique
En complément de ces aides d’urgence, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement et ministre déléguée à l’Énergie, a annoncé que le « grand plan d’électrification » de l’économie serait présenté dès la semaine prochaine, alors qu’il était prévu pour fin avril. L’objectif affiché : faire passer la dépendance de la France aux énergies fossiles importées de 60 % à 40 % d’ici 2030, par l’électrification des transports et du bâtiment.
Sur le front européen, Paris portera au Conseil européen du 30 mars une demande de suspension du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) sur les engrais. Cette taxe, conçue pour pénaliser les importations les plus polluantes, renchérit le coût des intrants agricoles au pire moment. Selon le New York Times, les prix des engrais grimpent déjà sous l’effet des perturbations au Moyen-Orient, menaçant les chaînes d’approvisionnement alimentaire mondiales.
Transporteurs routiers prêts à bloquer
Le plan suffira-t-il à calmer la colère ? Les transporteurs routiers prévoient de se mobiliser dès ce week-end. Jean-Marc Rivera, délégué général de l’Organisation des transporteurs routiers européens (OTRE), a qualifié les négociations d’« impasse » sur Franceinfo. Lundi dernier, les premières mesures annoncées par Matignon se limitaient à des reports de cotisations sociales et des prêts de la Banque publique d’investissement (Bpifrance). L’Association nationale des organisations de producteurs de la pêche avait dénoncé « des mesurettes ».
Le nouveau volet de 70 millions vient compléter ce premier dispositif. Bpifrance ouvrira début avril sa plateforme « Boost Carburants », proposant des prêts jusqu’à 50 000 euros sur un à trois ans pour les très petites entreprises. Les Urssaf, le Médiateur des entreprises et les réseaux consulaires seront mobilisés pour éviter les faillites liées au choc énergétique. BFM TV rapporte que le nombre de faillites d’entreprises était déjà un sujet d’inquiétude avant le conflit, la question de savoir si 2026 sera « l’année de toutes les faillites » étant ouvertement posée.
Le Conseil européen du 30 mars et les premières données de consommation d’avril donneront une première indication de l’efficacité de ces mesures, tandis que Marco Rubio affirmait ce vendredi au G7 que les opérations américaines en Iran pourraient se terminer « dans les deux prochaines semaines ». Si le conflit s’éternise, la facture de 70 millions risque de n’être qu’un premier acompte.