Ce dimanche matin, 67 millions de Français se réveillent avec une heure de moins dans les jambes. À 2 heures, les horloges ont sauté directement à 3 heures. Un rituel vieux d’un demi-siècle, que 84 % des Européens voudraient voir disparaître, selon la plus grande consultation publique jamais menée par la Commission européenne. Sept ans après cette consultation, les montres continuent de valser.

1976 : le choc pétrolier invente le décalage

L’histoire commence dans les stations-service vides de l’après-crise de 1973. La France rétablit l’heure d’été en 1976 pour réduire sa facture d’éclairage. L’idée est simple : aligner l’activité humaine sur la lumière naturelle pour économiser du courant. Le dispositif avait déjà existé entre 1917 et 1945, avant de tomber dans l’oubli. En 1998, l’Union européenne harmonise la pratique : tous les États membres changent d’heure le dernier dimanche de mars et le dernier dimanche d’octobre. Depuis, le mécanisme tourne sans interruption, deux fois par an, dans 27 pays.

Les économies d’énergie, elles, ont fondu. Selon l’ADEME (Agence de la transition écologique), le gain représentait 440 GWh en 2010, soit la consommation d’éclairage de 800 000 foyers. Un chiffre qui semble imposant, mais qui pèse moins de 0,1 % de la consommation électrique nationale. Avec la généralisation des ampoules LED et basse consommation, la justification originelle du dispositif s’est presque entièrement évaporée.

Ce que l’heure perdue fait à votre corps

Le passage au printemps reste le plus brutal des deux. L’organisme perd 60 minutes de sommeil en moyenne dans les jours qui suivent, selon une étude de l’Hôpital universitaire de Cologne publiée en 2024. Le rythme circadien, cette horloge biologique interne qui régule le sommeil, la température corporelle et la sécrétion hormonale, se retrouve désynchronisé avec l’heure sociale.

Les conséquences dépassent la simple fatigue du lundi. Une étude britannique publiée en février 2026 dans le European Journal of Epidemiology chiffre la hausse du risque d’infarctus à 40 % le lundi suivant le passage à l’heure d’été. Le manque de sommeil, le stress physiologique et le dérèglement hormonal s’additionnent pour créer un pic cardiovasculaire mesurable. Les accidents de la route augmentent aussi dans les jours qui suivent la transition, selon des travaux publiés dans Current Biology.

Jeffrey Kelu, chercheur spécialiste des rythmes circadiens au King’s College de Londres, précise à Euronews Health que la plupart des gens s’adaptent en une semaine, mais que certains individus mettent des semaines, voire des mois, à recaler leur horloge interne. La lumière tardive du soir inhibe la sécrétion de mélatonine, retarde l’endormissement et perturbe les enfants, dont le besoin de sommeil est plus rigide que celui des adultes.

Pourquoi l’Europe n’arrive pas à tourner la page

En mars 2019, le Parlement européen vote massivement en faveur de la suppression du changement d’heure. La directive devait entrer en vigueur dès 2021. Six ans plus tard, rien n’a bougé. Le dossier est enlisé au Conseil de l’Union européenne, l’instance où siègent les ministres des 27 États membres.

Le blocage tient en un mot : le choix de l’heure à conserver. Les pays du Sud, Espagne et Portugal en tête, veulent garder l’heure d’été, synonyme de longues soirées en terrasse et de bénéfices pour le tourisme. Les pays nordiques, Suède et Finlande notamment, préfèrent l’heure d’hiver, plus proche de leur ensoleillement naturel. Si la Finlande restait à l’heure d’été toute l’année, le soleil ne se lèverait qu’à 10 heures du matin en plein hiver à Helsinki.

La députée européenne Saskia Bricmont (Ecolo), membre de la commission du marché intérieur, résume le problème à RTL Belgique : les pays voisins doivent se coordonner pour éviter qu’un patchwork horaire ne perturbe les échanges transfrontaliers. Entre la Belgique, la France, les Pays-Bas et le Luxembourg, un décalage serait un casse-tête logistique quotidien.

François Gemenne, politologue et chercheur au FNRS, ajoute un autre frein : la « dépendance de sentier », ce concept de science politique qui décrit la tendance à rester accroché à des décisions passées simplement parce que les changer demanderait un effort politique disproportionné. Face aux crises qui s’empilent (conflit au Moyen-Orient, transition énergétique, guerre en Ukraine), le changement d’heure n’est jamais assez urgent pour passer devant.

L’offensive espagnole et la fenêtre de 2026

En octobre 2025, Pedro Sanchez relance le débat. Le Premier ministre espagnol annonce que l’Espagne proposera à l’UE de supprimer le changement d’heure dès 2026, qualifiant la pratique d' »obsolète », rapporte le Courrier International. L’initiative force le Parlement européen à réagir : les députés interpellent la Commission et le Conseil pour savoir « ce qui les empêche de répondre à la demande des citoyens ».

La Commission européenne inscrit la suppression dans son programme de travail 2026, selon Vie Publique. Mais le Conseil, lui, n’a toujours pas donné sa position. Le site du service public français confirme sans ambiguïté : « Ce texte sur la fin du changement d’heure n’est plus à l’ordre du jour et ne devrait pas être discuté dans un avenir proche. »

Concrètement, même si un accord tombait demain, les horloges ne cesseraient pas de valser avant 2027 ou 2028. Les 27 doivent d’abord se mettre d’accord sur l’heure à retenir, puis les États doivent transposer la directive dans leur droit national. Et la France n’a pas encore tranché : la consultation de l’Assemblée nationale montre que 83,71 % des Français veulent la fin du changement d’heure, mais 59,17 % préfèrent rester à l’heure d’été, un choix que les chronobiologistes déconseillent.

Heure d’été ou heure d’hiver : le mauvais débat

Les scientifiques sont clairs. Jeffrey Kelu, du King’s College, et la communauté des chronobiologistes recommandent de conserver l’heure standard, c’est-à-dire l’heure d’hiver. Avec l’heure d’été permanente, la lumière du matin arriverait trop tard en hiver : pas de soleil avant 9h30 à Paris en décembre, 10 heures à Strasbourg. Or la lumière matinale est le signal le plus puissant pour réinitialiser l’horloge biologique. Sans elle, le décalage entre l’heure solaire et l’heure sociale s’aggraverait, avec des effets chroniques sur le sommeil et la santé. La Russie a tenté l’heure d’été permanente en 2011, avant de revenir en arrière en 2014. La Turquie l’a adoptée en 2016 et n’a plus changé depuis, malgré des critiques récurrentes.

Le paradoxe est là : les Français préfèrent les longues soirées d’été, mais les spécialistes leur recommandent l’exact inverse.

Cinquante ans de décalage, et pas de sortie en vue

2026 marque le cinquantième anniversaire du rétablissement de l’heure d’été en France. Un demi-siècle de décalages semestriels, 100 changements d’horloge successifs. Les économies d’énergie qui justifiaient la mesure ont disparu. Les effets sur la santé sont documentés. L’opinion publique est massivement favorable à l’arrêt. Le Parlement européen a voté. Mais les 27 gouvernements de l’UE n’arrivent pas à choisir entre deux options.

Le prochain rendez-vous est fixé au dernier dimanche d’octobre, quand il faudra reculer d’une heure. D’ici là, la Commission aura peut-être avancé sur son programme de travail 2026. Ou pas. En attendant, pensez à avancer vos montres, si ce n’est pas déjà fait.