Huit siècles. Depuis que la dynastie Grimaldi règne sur le Rocher, aucun pape en exercice n’avait posé le pied à Monaco. Ce samedi 28 mars, Léon XIV brise cette anomalie historique en débarquant en hélicoptère dans la Principauté pour une visite de huit heures. Entre messe au stade Louis II, papamobile sur le port et discours depuis le balcon princier, le souverain pontife a choisi le deuxième plus petit État du monde pour envoyer un message qui dépasse largement les 2 km² monégasques.

Cinq siècles d’attente pour un aller-retour de huit heures

Le dernier pape à s’être rendu officiellement à Monaco s’appelait Paul III. C’était en 1538, dans le cadre des négociations de paix entre Charles Quint et François Ier, rappelle le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, dans un entretien accordé à Vatican News. Depuis, rien. Ni Pie IX, ni Jean XXIII, ni Jean-Paul II, pourtant recordman des voyages pontificaux avec 104 déplacements internationaux, n’ont fait le détour par la Principauté.

Léon XIV corrige le tir pour son troisième voyage officiel depuis son élection en mai 2025, après la mort de François. C’est surtout sa première destination européenne hors d’Italie, un choix qui en dit long sur sa vision diplomatique. Selon Vatican News, le cardinal Parolin y voit une démonstration que « le Saint-Siège ne fait pas de différence entre les grands États et les petits États ». Thomas Fouilleron, directeur des archives du Palais Princier et historien, confirme à la même source que cette visite prouve qu’« un petit État, et a fortiori de tradition chrétienne, mérite la visite du souverain pontife ».

Quatre actes, un stade de foot transformé en cathédrale

Le programme tient en quatre temps forts, minutés comme un protocole d’État. Arrivée à 9 heures à l’héliport, accueil dans la Cour d’Honneur du Palais Princier par Albert II et Charlène, puis audience privée entre les deux chefs d’État. À 10 h 10, le moment le plus symbolique : Léon XIV et le prince Albert s’adressent à la foule depuis le balcon du Palais, un privilège réservé aux plus grands visiteurs. Selon TF1 Info, les deux hommes partagent un intérêt commun pour l’écologie et le sport : le pape de 70 ans pratique la natation et le tennis.

S’ensuit une traversée en papamobile jusqu’à la cathédrale de l’Immaculée Conception, puis une rencontre avec les jeunes et les catéchumènes devant l’église Sainte-Dévote, sainte patronne de la Principauté. Le point culminant est prévu à 15 h 30 au stade Louis II, d’ordinaire domaine de l’AS Monaco. Quinze mille personnes y sont attendues pour une messe à ciel ouvert. En comparaison, rapporte BFM TV, François avait rassemblé 62 000 fidèles au Vélodrome de Marseille en septembre 2023. La jauge monégasque, réduite à 14 300 places en raison de travaux dans les tribunes, s’est remplie en quelques jours, selon Aleteia : 6 000 places sur la pelouse pour les Monégasques et invités protocolaires, 6 300 en tribune pour les résidents, et seulement 2 000 pour les visiteurs extérieurs.

Les deux plus petits pays du monde, liés par la foi et la diplomatie

Le Vatican couvre 0,44 km². Monaco, 2,02 km². Les deux plus petits États souverains de la planète partagent bien plus que leur superficie. Le catholicisme est inscrit dans la Constitution monégasque depuis 1962, sous le Prince Rainier III. « Le catholicisme est au cœur de notre histoire, de notre identité et de notre avenir », a déclaré Albert II dans un entretien au quotidien La Croix, cité par TF1 Info. Sur les 40 000 habitants de la Principauté, environ 10 000 sont monégasques et restent, selon le cardinal Parolin, « très attachés à leurs traditions et à leurs dévotions particulières ».

Mais le choix de Monaco va au-delà du lien religieux. Le secrétaire d’État du Vatican y voit un acte géopolitique. Dans un contexte où « le droit international semble affaibli et parfois submergé par la logique de la puissance », les petites nations « se révèlent être les gardiennes naturelles du multilatéralisme », affirme-t-il à Vatican News. Pour Parolin, « l’influence internationale ne se mesure plus uniquement à l’aune de la force militaire, mais à celle de la crédibilité morale ». Un message direct, alors que la guerre au Moyen-Orient fait rage depuis un mois.

Le paradoxe Monaco : luxe, guerre et souverain pontife

L’annonce du déplacement a dérouté les observateurs, souligne TF1 Info. Un pape qui dénonce la situation humanitaire au Moyen-Orient, où plus de 600 personnes ont péri en Méditerranée au cours des deux premiers mois de 2026 selon les chiffres cités par le cardinal Parolin, choisit de visiter un micro-État plus connu pour ses exilés fiscaux que pour son engagement humanitaire. Ce contraste, Léon XIV semble l’assumer pleinement. Ses discours, tous prononcés en français selon Matteo Bruni, directeur du service de presse du Vatican interrogé par TF1 Info, doivent aborder l’environnement, la paix et « la protection de la vie sous toutes ses formes ».

Le cardinal Parolin inscrit cette visite dans une continuité stratégique avec le pontificat de François, qui voyait la Méditerranée comme un « laboratoire de paix » où se développait la « convivialité des différences ». Il rappelle la vision de Giorgio La Pira qui, dès les années 1950, avait identifié l’espace méditerranéen comme le « point névralgique de la paix mondiale ». Monaco, coincé entre mer et montagne à la jonction de la France et de l’Italie, incarne ce carrefour.

Grand Prix du pape : Monaco sous haute sécurité

Pour accueillir Léon XIV, la Principauté a déployé un dispositif comparable à celui du Grand Prix de Formule 1, rapporte Monaco Tribune. Rues pavoisées aux couleurs jaune et blanc du Vatican, axes fermés à la circulation, écrans géants disposés sur le parvis du Musée océanographique et devant l’église Sainte-Dévote, barrières le long du parcours de la papamobile.

Ce verrouillage a un coût. Sur le parcours du cortège, plusieurs établissements ont reçu l’ordre de fermer samedi. France Bleu Azur rapporte la colère d’une restauratrice qui, sous couvert d’anonymat, a calculé son manque à gagner : des centaines de couverts perdus en un seul week-end. Sa conclusion, non sans ironie : « Mais bon, c’est la volonté de Dieu. » Autre frustration : la messe au stade Louis II est réservée aux Monégasques et résidents. De l’autre côté de la frontière, à La Turbie, une habitante croisée par France Bleu confie sa déception. « On vit à Monaco, on travaille ici, on fait notre sport et nos courses ici, mais on ne peut pas assister à la messe. Tant pis, on l’écoutera à la radio. »

Après Monaco, cap sur l’Afrique et l’Espagne

Cette visite est un galop d’essai avant une séquence internationale bien plus ambitieuse. Léon XIV prépare une grande tournée en Afrique en avril, puis un passage en Espagne, selon le programme dévoilé par le Vatican en février. À une semaine de Pâques, cette escale monégasque offre aussi au souverain pontife l’occasion de mesurer sa popularité auprès des catholiques français. Plus discret que son prédécesseur François, le pape américain de 70 ans reste un personnage que beaucoup n’ont jamais vu en personne. Alix, 34 ans, résidente monégasque interrogée par France Bleu, résume le sentiment général : « Ça me procure des frissons. C’est un moment qu’on ne vit qu’une seule fois. » Son mari, athée, l’accompagnera quand même. Preuve que l’événement dépasse la religion, les 15 000 places du stade se sont arrachées en un temps record, toutes réservées depuis le 20 mars.

Le retour est prévu à 17 h 35, par hélicoptère. Huit heures sur le Rocher, cinq siècles d’attente. La Principauté retrouvera ses habitudes dès dimanche. Mais pour Monaco, ce samedi marque une page que le protocole princier n’oubliera pas de sitôt.