500 millions d’euros. C’est le prix pour colmater un trou de 15 mètres carrés dans le plus grand bouclier nucléaire jamais construit. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a dévoilé ce chiffre jeudi 26 mars, à l’issue de la première journée du G7 qu’il préside à l’abbaye des Vaux-de-Cernay, près de Rambouillet. Le dôme de Tchernobyl, percé par un drone en février 2025, ne remplit plus sa fonction de confinement. Et personne, pour l’instant, n’a signé de chèque.
36 000 tonnes d’acier pour contenir 200 tonnes d’uranium
Le Nouveau confinement sûr (NSC en anglais) est une structure hors norme. 257 mètres d’envergure, 162 mètres de long, 108 mètres de haut, 36 000 tonnes : c’est la plus grande structure terrestre mobile jamais assemblée. Construite en deux moitiés puis glissée sur des rails jusqu’à sa position finale en 2016, elle a été achevée en 2019. Son coût initial : 1,5 milliard d’euros, financé par 45 pays donateurs via la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).
Sous cette arche colossale repose le réacteur n°4, celui qui a explosé le 26 avril 1986. Quarante ans plus tard, le cœur fondu contient encore environ 200 tonnes de combustible à base d’oxyde d’uranium, selon la BERD. Dans les étages inférieurs, des masses de matière fondue, mélange de combustible, d’acier et de béton, continuent de réagir. Une étude de 2021 a confirmé que des réactions de fission se poursuivaient dans les entrailles du réacteur, « comme des braises dans un barbecue », selon l’un des chercheurs impliqués. Les capteurs détectent toujours des neutrons en hausse dans certaines salles inaccessibles.
Un drone, un trou, un système de ventilation en panne
Le 14 février 2025, une caméra de sécurité a filmé l’explosion. Un drone portant une ogive explosive a percuté le NSC. L’impact a percé les deux couches de revêtement (interne et externe, séparées de 12 mètres) sur une surface de 15 mètres carrés. L’incendie qui a suivi a endommagé environ 200 mètres carrés de bardage supplémentaire. Les pompiers ont dû percer plus de 340 trous dans la structure pour éteindre les flammes qui couvaient dans le revêtement.
L’Ukraine a accusé la Russie. Moscou a nié, affirmant que Kiev cherchait à torpiller les négociations de paix en cours. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a envoyé une équipe permanente sur site. Son verdict, rendu en décembre 2025, est sans appel : le NSC « a perdu ses fonctions de sûreté primaires, y compris la capacité de confinement », selon le directeur général Rafael Grossi. En clair, le dôme ne protège plus l’environnement comme il était censé le faire pendant cent ans.
Le confinement ne confine plus
Le système de ventilation, vital pour le fonctionnement du NSC, a été sérieusement touché par les fragments du drone et le souffle de l’explosion. Ce système maintenait une pression négative à l’intérieur de la structure : en cas de fuite, l’air devait être aspiré vers l’intérieur, jamais vers l’extérieur. Cette fonction est désormais compromise.
L’humidité, la corrosion du métal et la dispersion de poussières radioactives deviennent des menaces réelles, selon les inspecteurs de l’AIEA. Jim Smith, professeur à l’université de Portsmouth et spécialiste des conséquences de Tchernobyl, tempère le risque immédiat : la poussière contaminée reste contenue par le sarcophage en béton de 1986, lui-même recouvert par le NSC. Mais ce premier sarcophage n’a jamais été conçu pour durer. Des travaux de stabilisation d’urgence menés entre 2005 et 2008 lui avaient donné une espérance de vie de 15 ans, soit 2023 au plus tard. On est en 2026, et le démantèlement prévu n’a toujours pas commencé.
500 millions, et après ?
La facture de 500 millions d’euros (575 millions de dollars) correspond à la première évaluation financière présentée par la BERD au G7. Barrot a insisté sur le rôle de « catalyseur » du G7 dans la levée de fonds. L’enjeu est de taille : les 1,5 milliard initiaux avaient été rassemblés sur plus de vingt ans par 45 pays. Cette fois, il faudra aller plus vite, sans aucune garantie que le dôme retrouve sa conception d’origine.
Steven White, représentant de la BERD, a prévenu dès septembre 2025, lors d’une conférence de l’AIEA à Vienne, que « la restauration complète selon le design original était peu probable » et que « des choix difficiles » s’annonçaient. L’arche, qui devait tenir un siècle, pourrait ne jamais retrouver sa durée de vie prévue. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio, retenu à Washington par la crise iranienne, devait se joindre aux discussions le vendredi.
Réparer sous les bombes, le dilemme ukrainien
Le problème dépasse le financement. Comment mener un chantier nucléaire de cette ampleur en zone de guerre ? L’AIEA maintient une équipe permanente sur le site, mais reconnaît que les réparations définitives devront attendre la fin des hostilités. En attendant, des rustines temporaires protègent le toit percé, sans restaurer les fonctions de confinement.
Oleg Korikov, directeur de l’inspection nucléaire ukrainienne, a souligné un cercle vicieux : le vieux sarcophage de 1986 est instable, le NSC censé permettre son démantèlement est hors service, et le démantèlement est « impossible » dans les conditions actuelles. Chaque mois qui passe aggrave la dégradation des deux structures.
Le NSC avait été conçu pour résister à des températures de -43°C à +45°C, à une tornade de catégorie 3 et à un séisme de magnitude 6. Personne n’avait prévu qu’un drone de combat puisse atteindre une installation nucléaire située à 100 kilomètres de la ligne de front. Ce précédent pose une question qui dépasse l’Ukraine : combien de sites nucléaires dans le monde sont protégés contre des attaques aériennes de faible coût ?
Un test pour la solidarité internationale
La France, qui préside le G7, a profité de cette réunion pour rappeler que la guerre en Ukraine « ne doit pas être éclipsée » par le conflit iranien. Pascal Confavreux, porte-parole du Quai d’Orsay, l’a dit clairement à Radio Free Europe : « Ce pourrait être un risque, mais ce n’est pas une réalité. » L’Union européenne, la France et le Royaume-Uni ont déjà versé des contributions, sans que les montants soient rendus publics.
La prochaine échéance concrète : la conférence « No Money for Terror » prévue à Paris en mai, où la question du financement des infrastructures critiques ukrainiennes devrait refaire surface. D’ici là, le réacteur n°4 continue de brûler sous son bouclier troué, protégé par un sarcophage soviétique qui aurait dû être démantelé il y a trois ans.