Comparer un élu noir à un « grand singe » et évoquer des « chefs de tribu » sur un plateau de télévision, en 2026 : la séquence a pris moins de vingt-quatre heures pour embraser la classe politique. Le plus étonnant n’est pas le dérapage lui-même, c’est que la chaîne concernée accumule une cinquantaine de rappels à l’ordre du régulateur sans jamais changer de cap.
« De la famille des grands singes »
Vendredi 27 mars au soir, la chaîne CNews consacre un débat aux premiers jours de mandat de Bally Bagayoko, nouveau maire La France insoumise de Saint-Denis, élu au premier tour le 15 mars. Le psychologue Jean Doridot, invité du plateau, est interrogé sur le style du nouvel édile. Sa réponse fait le tour des réseaux sociaux en quelques heures : « C’est important de rappeler que l’Homo sapiens, nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes. Et par conséquent, dans toute collectivité, dans toute tribu, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient en tribus, il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité. »
Les propos sont tenus au moment précis où le débat porte sur un maire noir, né dans les Hauts-de-Seine de parents maliens. Le parallèle entre « singes », « tribu » et l’identité de l’élu provoque une onde de choc immédiate sur les réseaux sociaux.
Signalements en cascade, plainte annoncée
Dès le samedi matin, les réactions politiques s’enchaînent. Mathilde Panot, cheffe des députés insoumis, dénonce un racisme « crasse et décomplexé » et saisit l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). « Sur CNews, le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko est comparé à un singe et à un chef de tribu », écrit-elle sur X. Le sénateur communiste Ian Brossat qualifie la chaîne de « cloaque raciste » et annonce un signalement parallèle. La députée écologiste Léa Balage El Mariky emboîte le pas.
Bally Bagayoko lui-même prend la parole dans l’après-midi, selon l’AFP. Le maire annonce qu’il va porter plainte et organiser « très prochainement un grand rassemblement contre le racisme et contre le fascisme ».
Face à la tempête, la direction de CNews estime auprès de l’AFP que les propos de Jean Doridot ont été « délibérément déformés sur les réseaux sociaux, alimentant une polémique infondée ». En cours d’émission vendredi, le psychologue avait d’ailleurs repris la parole pour se défendre : « Nous avons tous deux bras, deux jambes, 23 paires de chromosomes par cellule. C’est ça que j’ai voulu dire. J’ai voulu universaliser mon propos. Peut-être que ça n’était pas suffisamment clair. »
50 rappels à l’ordre, huit amendes, zéro inflexion
L’épisode Bagayoko s’inscrit dans une liste longue comme un annuaire. Depuis le lancement de CNews en 2017, l’Arcom a adressé à la chaîne une cinquantaine de rappels à l’ordre, selon un décompte réalisé par France Info et l’émission Complément d’enquête. Ce total comprend onze mises en garde, six mises en demeure et huit sanctions financières. Aucune autre chaîne d’information en continu n’a été sanctionnée financièrement par le régulateur. BFM TV, en comparaison, totalise 21 rappels sur la même période, LCI en compte 17, France Info six.
Le montant cumulé des amendes dépasse les 630 000 euros, d’après les données compilées par le site News-Actu. La plus lourde, 200 000 euros, remonte au 17 mars 2021. En février 2026, l’Arcom a encore infligé 100 000 euros de pénalités pour deux séquences jugées discriminatoires envers des Algériens et des Palestiniens, diffusées à l’été 2025. Et fin décembre 2025, une mise en demeure visait deux émissions où des propos sur l’immigration et l’islam étaient considérés comme incitant à la « discrimination ».
Première chaîne d’info et record de sanctions
Le paradoxe tient en deux chiffres. D’un côté, 630 000 euros d’amendes accumulées. De l’autre, 3,4 % de part d’audience sur l’année 2025, un record historique pour une chaîne d’information qui lui vaut la première place devant BFM TV (2,8 %), selon les données Médiamétrie publiées fin décembre.
Pour une chaîne détenue par le groupe Canal+ de Vincent Bolloré, dont le chiffre d’affaires dépasse les 6 milliards d’euros, 630 000 euros de pénalités représentent une fraction négligeable. Le rapport de force entre le régulateur et le diffuseur se résume à un calcul économique : les polémiques récurrentes alimentent l’audience, et les amendes n’atteignent jamais un seuil dissuasif. À titre de comparaison, l’Ofcom britannique peut infliger des amendes allant jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires d’un diffuseur, soit potentiellement des dizaines de millions d’euros.
L’Arcom, gendarme débordé
Le régulateur croule sous les signalements. En 2024, l’Arcom a reçu 112 421 saisines, tous médias et plateformes confondus, un record absolu, selon les chiffres communiqués par l’ancien président de l’institution Roch-Olivier Maistre au quotidien Ouest-France. L’arsenal juridique de l’Arcom suit une escalade graduée : courrier d’intervention (simple rappel sans conséquence), mise en garde, mise en demeure, puis sanction financière. Chaque étape nécessite une instruction, un examen collégial et un délai de publication.
Résultat : entre le signalement d’une séquence et la sanction effective, plusieurs mois s’écoulent. La mise en demeure de décembre 2025 visait des séquences diffusées en janvier et mars de la même année. Les amendes de février 2026 sanctionnaient des émissions de l’été précédent. Le temps que la sanction tombe, l’actualité a tourné et le public a oublié.
Un contexte déjà électrique autour de Saint-Denis
La séquence CNews ne tombe pas dans un vide politique. Depuis son élection le 15 mars, Bally Bagayoko cristallise les tensions. Le nouveau maire a provoqué une première polémique en déclarant que les fonctionnaires municipaux « pas en accord avec le projet politique de la ville partiront ». Le ministre de l’Action et des Comptes publics David Amiel lui avait rappelé par courrier qu’un maire ne peut pas se séparer d’agents en désaccord avec sa politique. CNews avait fait de cette polémique un sujet récurrent, qualifiant Saint-Denis de « laboratoire » de La France insoumise.
L’affaire Bagayoko pose une question que le régulateur n’a jamais tranchée : à quel moment la provocation récurrente d’une chaîne cesse d’être un manquement ponctuel pour devenir un modèle éditorial ? L’Arcom renouvelle les autorisations d’émettre sur la TNT. Celle de CNews a été reconduite en 2025, malgré un bilan disciplinaire sans équivalent. Le prochain rendez-vous est prévu dans quinze ans.