Début avril, 500 000 personnes sortiront de l’ombre en Espagne. Pas par amnistie, pas par laxisme, selon Madrid, mais par calcul. Le gouvernement de Pedro Sanchez a adopté un décret royal ouvrant la régularisation massive de migrants sans papiers, la plus importante depuis vingt ans dans le pays. Les demandes seront recevables d’avril à fin juin 2026. Pendant ce temps, la France enregistre 25 000 éloignements en 2025, en hausse de 15 %. Deux pays voisins, deux visions diamétralement opposées de l’immigration.

Un pari économique, pas humanitaire

Derrière le geste politique, les chiffres parlent. Pedro Sanchez l’a martelé devant le Parlement en octobre 2024 : l’immigration représente 80 % de la croissance économique espagnole sur les six dernières années. Le PIB du pays progresse d’environ 3 % en 2025, selon l’OFCE, quand la France plafonne à 0,8 % et l’Allemagne frôle la récession. Le chômage espagnol est passé sous la barre des 10 % pour la première fois depuis 2008, un symbole fort dans un pays longtemps plombé par des taux à 25 %.

Le détail éclaire le mécanisme : au quatrième trimestre 2025, 52 500 nouveaux emplois ont été occupés par des étrangers, contre 23 700 par des nationaux, selon les données publiées le jour même du décret. L’Espagne ne régularise pas par idéalisme. Elle régularise parce que son économie dépend de ces travailleurs invisibles qui construisent ses immeubles, ramassent ses fraises et gardent ses enfants.

840 000 fantômes dans la machine

Le think tank conservateur Funcas a posé un chiffre que personne ne contestait : 840 000 personnes vivaient en situation irrégulière en Espagne en 2025, contre 107 000 en 2017. Une multiplication par huit en huit ans. La grande majorité, 91 %, vient d’Amérique latine (Colombie, Pérou, Honduras en tête), et non des canots pneumatiques qui font la une des journaux télévisés. La plupart sont entrées légalement, ont dépassé la durée de leur visa, et travaillent au noir.

Le décret fixe des conditions précises : être présent sur le sol espagnol depuis au moins cinq mois, être arrivé avant le 31 décembre 2025, ne pas avoir de casier judiciaire. Les bénéficiaires obtiendront un permis de séjour d’un an, renouvelable, qui leur ouvre le marché du travail légal. Pas de nationalité, pas de droit de vote (sauf municipal, sous conditions strictes), pas de statut permanent. L’objectif affiché est la formalisation : faire entrer dans le circuit fiscal des gens qui y contribuent déjà par leur travail.

Le précédent de 2005 et ce que la recherche en dit

L’Espagne n’en est pas à son coup d’essai. Entre 1986 et 2005, neuf programmes de régularisation ont été conduits, par des gouvernements socialistes comme conservateurs. Le plus massif, sous José Luis Rodriguez Zapatero en 2005, avait concerné 570 000 personnes. L’argument récurrent de la droite, l’effet d’appel d’air, a été passé au crible par la recherche universitaire depuis. Une étude publiée dans le Journal of Labor Economics a conclu que la régularisation de 2005 avait augmenté les recettes fiscales et les cotisations sociales sans déclencher de vague migratoire supplémentaire significative.

Jasmijn Slootjes, directrice adjointe du Migration Policy Institute Europe, interrogée par France 24, replace le décret dans un contexte démographique : le taux de fécondité espagnol est le plus bas d’Europe. Sans immigration, le système de retraites et de sécurité sociale s’effondre mathématiquement. Régulariser, dans cette logique, revient à sécuriser des recettes : un travailleur déclaré cotise, un travailleur au noir coûte.

La France prend le chemin inverse

De l’autre côté des Pyrénées, les chiffres dessinent un miroir inversé. Selon le rapport annuel du ministère de l’Intérieur, relayé par FranceInfo et Les Échos, la France a procédé à 25 000 éloignements en 2025, soit 15,7 % de plus qu’en 2024. Les départs contraints (expulsions effectives) grimpent de 21 %. Dans le même temps, le nombre de régularisations de sans-papiers par le travail a diminué, alors que 384 230 premiers titres de séjour ont été délivrés, en hausse de 11 %. Le message politique est clair : plus de titres pour l’immigration légale, moins de tolérance pour les autres.

L’Union européenne dans son ensemble durcit le ton. La Suède a présenté une loi controversée ciblant 100 000 sans-papiers, et d’autres capitales suivent la même trajectoire. En décembre 2025, les États membres ont validé la possibilité d’expulser des demandeurs d’asile déboutés vers des « centres de retour » situés hors du territoire européen, dans des pays tiers avec lesquels les expulsés n’ont parfois aucun lien. L’Espagne, membre de cette même Union, fait exactement l’inverse. Le contraste n’a pas échappé à la plateforme Picum, basée à Bruxelles : « À un moment où un environnement hostile envers les migrants se répand des deux côtés de l’Atlantique, cette décision fait preuve d’humanité et de bon sens », a déclaré Laetitia Van der Vennet, responsable du plaidoyer.

Tempête politique à Madrid

La mesure a été arrachée sous pression de Podemos, l’ancien allié d’extrême gauche du gouvernement devenu frondeur. « Podemos est là pour garantir des droits, et les papiers, ce sont des droits », a résumé la députée européenne Irene Montero. Le décret s’appuie aussi sur une initiative citoyenne signée par 700 000 personnes et portée par 900 associations, dont l’Église catholique espagnole.

La droite n’a pas tardé à réagir. Alberto Nunez Feijoo, leader du Parti populaire (PP), a dénoncé sur X une mesure qui « récompense l’illégalité » et « augmente l’effet d’appel d’air ». Santiago Abascal, chef de file du parti d’extrême droite Vox, troisième force politique du pays, est allé plus loin : « Le tyran Sanchez déteste le peuple espagnol. Il veut le remplacer. » La référence au « grand remplacement », théorie conspirationniste popularisée par l’extrême droite internationale, est à peine voilée.

L’ironie, relevée par le Guardian, est que le PP a lui-même mené des programmes de régularisation similaires lorsqu’il était au pouvoir. Entre 1996 et 2004, sous les gouvernements Aznar, plusieurs opérations de ce type ont été conduites sans provoquer la tempête actuelle.

Avril, le test grandeur nature

Le vrai test commence dans quelques jours. Dès le début du mois d’avril, les guichets ouvriront pour recevoir les premières demandes. Le gouvernement dispose de trois mois pour traiter un afflux qui pourrait dépasser les 500 000 dossiers, puisque Funcas estime le nombre réel de personnes en situation irrégulière à 840 000. La capacité administrative sera scrutée : le dispositif de 2005 avait été critiqué pour ses lenteurs.

Pour l’Europe, l’expérience espagnole servira de laboratoire. Si la régularisation massive se traduit par une hausse des cotisations sociales, une baisse du travail au noir et une absence d’effet d’appel d’air mesurable, elle fournira des arguments aux partisans d’une approche pragmatique. Dans le cas contraire, Vox et ses alliés européens disposeront d’un cas d’école pour exiger le verrouillage total. Les premiers bilans chiffrés tomberont à l’automne 2026, quand les statistiques de l’emploi et de la sécurité sociale intégreront les nouveaux régularisés.