Dimanche soir, 11 % des stations-service françaises n’avaient plus de gazole. Ce lundi matin, 180 camions et autocars encerclent le périphérique parisien. Cinq semaines après le début des frappes américano-israéliennes sur l’Iran, la guerre du pétrole n’est plus un sujet de géopolitique lointaine. Elle est dans la file d’attente de votre pompe.

Le baril a pris 60 % en un mois

Le 27 février, veille des premières frappes, le baril de Brent cotait 72 dollars. Ce lundi 30 mars, il a franchi les 115 dollars, soit une flambée de 60 % en trente et un jours. La BBC rapporte que ce bond pourrait constituer la plus forte hausse mensuelle jamais enregistrée pour ce contrat de référence. Le pétrole américain (WTI) a suivi la même trajectoire, grimpant à 103 dollars après avoir gagné 3,5 % dans la nuit.

Deux mécanismes se conjuguent. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent habituellement 20 % du pétrole et du gaz mondiaux, est quasiment à l’arrêt depuis que Téhéran menace d’attaquer les navires qui tentent de le franchir. Et depuis le week-end, les rebelles houthis du Yémen, alliés de l’Iran, ont frappé Israël et pourraient bloquer un second goulet d’étranglement, le détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite 10 % supplémentaires de l’approvisionnement mondial, selon Sean Foley, spécialiste des marchés de l’énergie à l’université Macquarie.

Andrew Lipow, du cabinet Lipow Oil Associates, anticipe un Brent à 130 dollars dans les semaines à venir. Sa crainte : un ralentissement économique mondial, les consommateurs étant « à court d’argent à force de dépenser pour l’énergie et, en plus, l’alimentation ».

TotalEnergies plafonne, les pompes se vident

En France, la mécanique de la pénurie a une particularité. TotalEnergies a maintenu un plafonnement de ses prix à la pompe, un engagement pris pour préserver le pouvoir d’achat. Résultat : ses stations affichent des tarifs nettement inférieurs à la concurrence. Les automobilistes s’y ruent, les cuves se vident plus vite qu’elles ne sont remplies, et dimanche, une station TotalEnergies sur dix était déjà à sec, selon BFMTV.

C’est l’effet d’aspiration classique que les économistes connaissent sous le nom de pénurie induite par le prix : quand un distributeur vend moins cher que le marché, la demande se concentre sur lui jusqu’à épuiser son stock. Le phénomène s’était déjà produit à l’automne 2022, lors des grèves dans les raffineries. La différence, cette fois, c’est que le problème ne vient pas des raffineries françaises mais du robinet mondial qui se ferme.

180 véhicules sur le périphérique

Ce lundi, les transporteurs routiers passent à l’action. Quelque 110 autocars et 70 camions ont convergé dès 9 heures vers la porte de Vincennes, avant de lancer une opération escargot sur le boulevard périphérique parisien entre 10 heures et 11 heures, rapporte RTL. Bruce Aiglehoux, secrétaire général de l’OTRE (Organisation des transporteurs routiers européens) Ile-de-France, a prévenu : « De 10 h à 11 h, ça va être compliqué d’avancer. »

Les revendications sont simples. Le 27 mars, le gouvernement a annoncé 50 millions d’euros d’aide pour le secteur du transport. Les professionnels jugent la somme dérisoire. Jean-Marc Rivera, secrétaire général de l’OTRE, l’a dit sur RTL : le gazole professionnel, qui représente 30 à 40 % des charges d’une entreprise de transport, a bondi de plus de 30 centimes en un mois. Pour une flotte de vingt camions, la facture mensuelle supplémentaire dépasse 15 000 euros.

L’opération escargot de ce lundi n’est pas la première. Des actions similaires ont déjà touché plusieurs régions la semaine dernière. Si le blocage d’Ormuz se prolonge, elles pourraient se multiplier.

50 millions pour les pros, rien pour les automobilistes

Le plan gouvernemental de 50 millions d’euros cible exclusivement les professionnels du transport. Pour les 38 millions d’automobilistes français, aucun dispositif de soutien n’a été annoncé. Le contraste est saisissant : en Italie, une réduction de 25 centimes par litre sur les accises a été mise en place dès la troisième semaine du conflit. En Espagne, une aide directe de 20 centimes par litre est versée aux transporteurs et aux particuliers.

En France, le gazole a franchi les 2 euros le litre dans de nombreuses stations, contre 1,60 euro fin février. Pour un salarié parcourant 30 kilomètres entre son domicile et son travail (la moyenne nationale selon l’INSEE), la facture mensuelle grimpe d’environ 50 euros. Un coup dur qui touche d’abord les zones rurales et périurbaines, là où la voiture reste sans alternative.

Ce qui pourrait aggraver la situation

Trois signaux ont mis les marchés en alerte ce week-end. Donald Trump a déclaré au Financial Times qu’il pourrait « prendre le pétrole en Iran » et s’emparer de l’ile de Kharg, qui concentre 90 % des exportations pétrolières iraniennes. Interrogé sur les défenses iraniennes, il a répondu : « Je ne pense pas qu’ils aient de défense. On pourrait la prendre très facilement. »

Le président du Parlement iranien a répliqué en avertissant que les forces iraniennes « attendaient les soldats américains ». Et 3 500 militaires supplémentaires ont été déployés au Moyen-Orient, ce qui porte le total des renforts à plusieurs dizaines de milliers depuis le début du conflit.

Si les Etats-Unis lancent une opération terrestre, les analystes s’attendent à une nouvelle flambée des cours. Andrew Lipow estime qu’un Brent à 150 dollars n’est « plus un scénario de science-fiction ». En 2008, lors du précédent record, le baril avait atteint 147 dollars avant de déclencher une récession mondiale.

La semaine qui vient s’annonce tendue

Trump affirme avoir négocié le passage de 20 pétroliers dans le détroit d’Ormuz « dans les prochains jours ». Si ces navires passent effectivement, les marchés pourraient souffler. Mais les experts restent sceptiques. Sean Foley, de l’université Macquarie, rappelle que l’Iran n’a rien confirmé et que les Houthis, qui agissent de manière autonome, n’ont pris aucun engagement sur le détroit de Bab el-Mandeb.

En Bourse, la nervosité est palpable. Le Nikkei japonais a plongé de 4,5 % ce lundi matin. Le Kospi sud-coréen a perdu 4 %. Les marchés européens s’apprêtent à ouvrir dans le rouge. En France, la question n’est plus de savoir si le plein coûtera plus cher, mais combien de temps les pompes resteront approvisionnées. Les vacances de Pâques débutent dans deux semaines pour la zone A. Les départs risquent de buter sur des pompes vides.