Un cameraman plaqué au sol par un étranglement, un fusil d’assaut braqué sur un correspondant, deux heures de détention arbitraire filmées en direct. Jeudi dernier, dans le village palestinien de Tayasir, des réservistes israéliens ont agressé une équipe de CNN venue documenter l’installation d’une colonie sauvage. Ce lundi, le chef d’état-major de l’armée israélienne a pris une décision sans précédent : suspendre le bataillon entier. La question que personne ne pose : pourquoi faut-il qu’une caméra américaine filme pour que l’armée agisse ?

Étranglement, fusil braqué et deux heures de détention

Les faits remontent au jeudi 27 mars. Le correspondant de CNN Jeremy Diamond et son équipe se trouvent à Tayasir, un village palestinien au nord-est de Naplouse, pour couvrir une attaque de colons et l’érection d’un avant-poste illégal. Des soldats du 941e bataillon de réserve « Netzah Israel » surgissent, armes levées. L’un d’eux saisit le photojournaliste Cyril Theophilos par le cou, le plaque au sol et endommage sa caméra, selon le récit de CNN confirmé par l’Associated Press. L’équipe est ensuite détenue pendant environ deux heures aux côtés de civils palestiniens.

Pendant la détention, les journalistes captent une scène révélatrice. Un soldat prénommé Meir déclare face caméra que toute la Cisjordanie « appartient aux Juifs » et que les soldats agissent par « vengeance » après la mort de Yehuda Sherman, un colon de 18 ans tué le 21 mars dans une collision avec un véhicule palestinien. « Si l’État ne s’occupe pas de ceux qui ont tué le colon, qu’est-ce que vous attendez de nous ? », lance-t-il au journaliste. La vidéo, publiée par CNN, devient virale en quelques heures.

700 réservistes suspendus d’un bloc

Le lieutenant-général Eyal Zamir, chef d’état-major de Tsahal, qualifie l’épisode de « grave incident éthique et professionnel ». Sa décision tombe lundi matin : le 941e bataillon, composé d’environ 700 réservistes, est retiré du terrain. Ses membres resteront en service de réserve mais devront suivre un « processus de renforcement de leurs fondements professionnels et éthiques » avant tout redéploiement, précise un communiqué officiel.

La suspension d’un bataillon complet constitue un fait rarissime dans l’histoire militaire israélienne, souligne le Times of Israel. L’armée a présenté ses excuses à l’équipe de CNN. Son porte-parole, Nadav Shoshani, a écrit sur le réseau social X : « Je me suis excusé en privé, et je le redis publiquement : cela n’aurait jamais dû se produire. »

Netzah Yehuda, un bataillon au passé chargé

Le 941e bataillon de réserve est composé majoritairement d’anciens membres du bataillon Netzah Yehuda, une unité créée pour les ultra-orthodoxes dont les règles religieuses imposent la séparation hommes-femmes. Cette unité accumule les accusations de violences contre des civils palestiniens.

L’affaire la plus grave remonte à janvier 2022. Omar Assad, un Palestino-Américain de 78 ans, est interpellé lors d’un raid nocturne dans son village. Les soldats le bâillonnent, lui lient les mains et le laissent au sol. L’autopsie révèle un arrêt cardiaque provoqué par le stress et les blessures subies durant sa détention, rapporte le New York Times. L’armée reconnaît une « faute grave », réprimande un officier, en mute deux autres. Aucune poursuite pénale n’est engagée.

En 2024, le département d’État américain envisage de sanctionner le bataillon en vertu de la loi Leahy, un texte de 1997 qui interdit l’aide militaire aux unités étrangères accusées de violations graves des droits humains. Sous pression diplomatique intense, l’administration Biden renonce finalement à appliquer la sanction, selon NBC News et Reuters.

Quand CNN filme, l’armée réagit. Quand personne ne filme, silence

Le contraste avec d’autres dossiers récents interpelle. Quelques semaines avant l’incident de Tayasir, des forces israéliennes ont tué quatre civils palestiniens lors d’une patrouille dans la ville voisine de Tammoun, dont deux enfants, l’un d’eux aveugle, d’après l’Associated Press. Les autorités israéliennes annoncent l’ouverture d’une enquête. Aucune mesure disciplinaire n’est communiquée à ce jour. Les médias israéliens rapportent que les officiers impliqués n’ont même pas été interrogés.

Les organisations de défense des droits humains pointent un schéma récurrent. Selon les données du Guardian et de l’ONG Yesh Din, depuis 2020, plus de 96 % des enquêtes policières sur les violences de colons en Cisjordanie occupée se sont conclues sans mise en examen. Sur 368 dossiers, seuls huit, soit 2 % du total, ont abouti à une condamnation totale ou partielle.

Les chiffres des Nations unies complètent le tableau. Depuis 2020, soldats et colons israéliens ont tué au moins 1 100 civils palestiniens en Cisjordanie occupée, dont un quart d’enfants, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA). Aucune poursuite n’a été engagée pour ces décès.

Mars 2026 : un pic de violence historique

Le contexte immédiat amplifie la gravité de l’épisode. Selon la base de données ACLED, référence mondiale en matière de conflits armés, le mois de mars 2026 enregistre le plus grand nombre de Palestiniens tués lors d’incidents impliquant des colons en un seul mois depuis le début de la collecte de données sur la Palestine il y a dix ans. Entre le 1er et le 23 mars, au moins sept Palestiniens ont été abattus par des colons, un huitième est mort après avoir inhalé des gaz lacrymogènes tirés par l’armée.

Après la mort du jeune colon Yehuda Sherman le 21 mars, des saccages se sont propagés dans au moins 29 localités en 48 heures, provoquant des dizaines de blessés, des maisons et des véhicules incendiés, détaille le rapport ACLED publié cette semaine. Parallèlement, le cabinet de sécurité israélien a légalisé 30 avant-postes de colonies en une seule journée, le 25 mars.

L’ancien Premier ministre israélien Ehud Olmert a pris une initiative inédite, révèle le Guardian : il a saisi la Cour pénale internationale pour demander l’émission de mandats d’arrêt contre les colons violents, qu’il qualifie de « terroristes juifs » agissant « avec le soutien et l’inspiration de cercles gouvernementaux ».

La liberté de la presse dans le viseur

L’Association de la presse étrangère, qui représente des centaines de journalistes en Israël et dans les territoires palestiniens, a condamné l’agression dans des termes inhabituellement fermes. « Ce n’était pas un malentendu. C’était une agression violente contre des journalistes clairement identifiés et une attaque directe contre la liberté de la presse », a-t-elle déclaré.

La suspension du bataillon intervient dans un contexte tendu pour le journalisme dans la région. Reporters sans frontières a attribué près de la moitié des décès de journalistes dans le monde en 2025 aux forces israéliennes, rappelle la Deutsche Welle. Depuis le début du conflit à Gaza fin 2023, la profession paie un tribut sans équivalent dans l’histoire récente de la couverture de guerre.

Le rabbin Shaul Abdiel, qui travaille avec l’unité Netzah Yehuda, a critiqué la sanction qu’il juge « trop rapide et trop collective ». Les soldats du bataillon expriment le sentiment d’une punition de groupe, rapporte l’agence de presse allemande DPA. L’armée promet leur retour sur le terrain après la fin du processus de réévaluation, sans préciser de date.