1 000 euros de moins par mois que les autres cadres de la fonction publique. C’est le fossé salarial que subissent les enseignants français, selon le rapport annuel sur l’état de la fonction publique. Demain, mardi 31 mars, cinq syndicats majeurs (FSU, Unsa, CFDT, CGT et SUD) appellent à une grève nationale dans l’Éducation nationale. Le motif tient en deux chiffres : 4 000 suppressions de postes à la rentrée 2026, et zéro revalorisation salariale au budget.
4 000 postes en moins, des milliers de classes menacées
La saignée se répartit de manière chirurgicale. Dans le premier degré public (écoles maternelles et élémentaires), 1 891 postes disparaissent. Le second degré (collèges et lycées) perd 1 365 postes. Le reste concerne l’enseignement privé sous contrat. Au total, la rentrée 2026 comptera 4 000 enseignants de moins que la précédente.
Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, invoque une « chute démographique vertigineuse » pour justifier ces coupes. Les chiffres de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) lui donnent partiellement raison : les effectifs d’élèves ont reculé de 1,7 % à la rentrée 2025, soit 106 900 élèves de moins qu’en 2024. Mais les syndicats contestent fermement cette lecture comptable.
« Cette baisse démographique est utilisée comme une forme d’alibi pour une réflexion assez mécanique, alors qu’elle devrait être une opportunité pour nous pour donner de l’air », a fustigé Morgane Verviers, secrétaire générale de l’Unsa-éducation, lors d’une conférence de presse intersyndicale. L’argument est limpide : moins d’élèves devrait signifier des classes moins chargées, pas des postes en moins. Or les cartes scolaires qui s’ouvrent cette semaine, juste après les élections municipales, laissent présager « des milliers » de fermetures de classes, selon les organisations syndicales.
Un salaire 16 % inférieur à la moyenne des pays développés
Le malaise dépasse la question des effectifs. Une étude de la DEPP, le service statistique du ministère, a mis en lumière un écart salarial structurel : près d’un tiers seulement des enseignants perçoit plus de 35 000 euros net par an, contre la moitié pour les autres cadres de catégorie A dans la fonction publique d’État. Pour les femmes, l’écart se creuse davantage : 27 % des enseignantes dépassent ce seuil, contre 44 % des autres femmes cadres A.
En valeur absolue, les chiffres sont sans appel. Un fonctionnaire enseignant touche en moyenne 2 944 euros net par mois, selon le rapport annuel sur l’état de la fonction publique publié en 2024. Un autre fonctionnaire de la même catégorie empoche 3 920 euros. Soit un écart de 976 euros mensuels, pratiquement 1 000 euros.
Et la comparaison internationale n’arrange rien. L’OCDE, dans son rapport « Regards sur l’éducation » publié l’année dernière, a pointé que les enseignants français ayant plus de quinze ans d’ancienneté gagnent environ 16 % de moins que leurs homologues des autres pays membres. Malgré ces constats répétés, le budget 2026 ne prévoit aucune mesure de revalorisation salariale, comme l’a confirmé le ministre lui-même.
Une colère qui monte depuis janvier
La grève de demain n’arrive pas de nulle part. Depuis le début de l’année, pas une semaine ne s’est écoulée sans mobilisation, à l’échelle d’un établissement, d’un département ou d’une académie. « Il ne s’est pas passé une seule semaine depuis le mois de janvier sans qu’il n’y ait de mobilisation », a souligné Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU, syndicat majoritaire dans les collèges et lycées.
Le 17 février, plusieurs centaines de personnes ont défilé à Paris, avec 6,16 % d’enseignants grévistes en Île-de-France. Le 11 mars, une centaine de professeurs et de parents d’élèves se sont rassemblés devant le rectorat de Bordeaux. La semaine d’actions lancée le 30 mars, qui culmine avec la grève du 31, vise à transformer ces mobilisations éparses en mouvement national.
Dans le premier degré, où les enseignants sont tenus de se déclarer grévistes à l’avance, le SNUipp-FSU anticipe environ 30 % de grévistes. La mobilisation sera « très disparate selon les départements », a tempéré Aurélie Gagnier, secrétaire générale du premier syndicat du primaire, tout en citant Paris, la Gironde, l’Aude et les Yvelines comme départements où la participation s’annonce forte. Dans le second degré, où cette obligation de déclaration préalable n’existe pas, les projections sont plus floues, mais Sophie Vénétitay anticipe un mouvement « assez suivi » dans les académies d’Aix-Marseille, de la région parisienne et de Lille.
Ce que les parents doivent savoir pour demain
Concrètement, les perturbations varieront fortement selon les territoires. Dans les écoles maternelles et élémentaires, les communes sont tenues d’organiser un service minimum d’accueil (SMA) lorsque le taux de grévistes dépasse 25 % dans un établissement. Les parents seront donc accueillis, mais pas forcément par l’enseignant habituel de leur enfant. Dans les collèges et lycées, aucun service minimum n’est prévu : les cours annulés le resteront.
Les syndicats prévoient aussi des manifestations dans plusieurs grandes villes. L’intersyndicale a précisé que la semaine d’actions se poursuivrait jusqu’au 3 avril, avec des initiatives locales (rassemblements devant les rectorats, occupations symboliques d’écoles menacées de fermeture).
Un métier que personne ne recommande plus
Au-delà des postes et des salaires, c’est le moral de toute une profession qui s’effondre. Un sondage réalisé pour le syndicat Unsa, publié lors de la rentrée 2025, révélait que près de trois quarts des professeurs interrogés ressentaient un manque de reconnaissance de la part de l’État. Plus de la moitié déclaraient vouloir changer de métier. Et une majorité écrasante affirmait qu’elle ne conseillerait pas cette profession.
« On compte beaucoup sur la bonne volonté des personnels pour que le système fonctionne, et aucune mesure salariale ne vient le reconnaître. Cela pèse sur le moral des personnels », a déploré Laetitia Aresu, secrétaire nationale de la CFDT Éducation. Les syndicats réclament un budget 2027 comportant des créations d’emplois et une revalorisation salariale « sans contreparties ».
La négociation s’annonce d’autant plus tendue que le gouvernement a fait du redressement des comptes publics sa priorité. Le député Rodrigo Arenas (LFI) a rappelé dans une tribune que « la France investit trop peu dans l’école primaire » par rapport aux autres niveaux d’enseignement. L’OCDE classe la France au 22e rang sur 37 pays pour la dépense par élève dans le primaire, un classement qui stagne depuis une décennie. Les résultats des enquêtes PISA, qui placent la France dans la moyenne basse des pays développés en mathématiques et en compréhension de l’écrit, continuent d’alimenter le débat sur le lien entre moyens investis et performances scolaires.
La grève du 31 mars sera suivie, dès le lendemain, par les premières réunions de carte scolaire dans plusieurs départements. C’est là que se décideront, école par école, les ouvertures et fermetures de classes pour la rentrée de septembre.