4,7 millions de comptes supprimés en 48 heures, et quatre mois plus tard, cinq plateformes sous enquête. Le premier bilan officiel de l’interdiction australienne des réseaux sociaux aux moins de 16 ans vient de tomber, et il raconte exactement ce que la France devrait lire avant de voter son propre texte au Sénat ce mardi soir.
Le chiffre qui impressionne, la réalité qui tempère
Quand Canberra a activé sa loi le 10 décembre 2025, les plateformes ont joué le jeu. En deux jours, 4,7 millions de comptes identifiés comme appartenant à des mineurs ont été désactivés, supprimés ou restreints sur les dix plateformes ciblées : Facebook, Instagram, Snapchat, Threads, TikTok, X, Reddit, YouTube, Kick et Twitch. Le chiffre, publié par le bureau du Premier ministre australien, a fait le tour du monde. L’Australie semblait prouver que l’impossible était faisable.
Sauf que le rapport de conformité publié ce mardi par la commissaire à la sécurité en ligne, Julie Inman Grant, dresse un constat bien plus nuancé. Cinq plateformes, Facebook, Instagram, TikTok, Snapchat et YouTube, font désormais l’objet d’une enquête officielle pour « non-conformité potentielle » avec la loi, selon ABC News Australia.
Des failles béantes dans le système de vérification
Les problèmes repérés par l’eSafety Commissioner ne relèvent pas du détail technique. Ils touchent l’architecture même du dispositif. Première faille : des plateformes autorisent les enfants qui se sont déclarés mineurs à retenter la vérification d’âge jusqu’à ce qu’ils passent. Autrement dit, un adolescent de 14 ans qui échoue au test peut recommencer immédiatement, sans délai, sans limite de tentatives.
Deuxième problème : rien n’empêche un mineur dont le compte a été supprimé d’en créer un nouveau. La désactivation massive des premiers jours a produit un effet d’annonce spectaculaire, mais les vannes restent ouvertes pour qui veut revenir. Selon le Sydney Morning Herald, le régulateur qualifie ces lacunes de « failles majeures » dans la conformité des géants technologiques.
Troisième défaillance : les mécanismes de signalement. Parents et enseignants ne disposent pas d’outils « accessibles ou efficaces » pour signaler les comptes de mineurs, rapporte 9News. Les entreprises technologiques, qui avaient publiquement promis de respecter la loi australienne, se retrouvent face à des sanctions pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens (environ 30 millions d’euros) par infraction.
Les ados ont trouvé la parade le premier jour
Dès le 10 décembre, des adolescents australiens publiaient des vidéos sur les réseaux sociaux pour se vanter d’avoir conservé leurs comptes. L’eSafety Commissioner avait reconnu à l’époque des « problèmes de rodage » liés au déploiement des nouvelles technologies de vérification d’âge. Quatre mois plus tard, le rodage ressemble à un bug structurel.
La ministre des Communications, Anika Wells, a durci le ton. « Si ces entreprises veulent faire des affaires en Australie, elles doivent obéir aux lois australiennes », a-t-elle déclaré, promettant que la commissaire allait « leur tomber dessus » en cas de défaillance systémique avérée. La semaine dernière, Canberra a élargi la définition des plateformes couvertes par l’interdiction pour inclure celles proposant le défilement infini, les « likes » et les contenus éphémères de type stories.
La France joue le même pari, à un an de la présidentielle
Ce mardi soir, le Sénat français examine en séance la proposition de loi Renaissance qui interdit l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le texte, adopté fin janvier à l’Assemblée nationale en procédure accélérée, a été remanié en commission par la sénatrice centriste Catherine Morin-Desailly, selon Le Figaro.
La version sénatoriale distingue deux catégories de plateformes : celles jugées nocives pour « l’épanouissement physique, mental ou moral » de l’enfant, interdites purement et simplement avec vérification d’âge, et les autres, accessibles avec autorisation parentale. Le gouvernement vise une mise en application dès septembre 2026, un calendrier que Le Parisien qualifie d’« ambitieux à quelques mois de la fin du quinquennat ».
Avec ce texte, la France deviendrait le deuxième pays à légiférer aussi sévèrement après l’Australie. L’Indonésie a emboîté le pas samedi 28 mars, interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans pour 270 millions d’habitants. Le Royaume-Uni, de son côté, teste actuellement l’efficacité des restrictions via un programme pilote, selon franceinfo.
Le vrai problème : vérifier l’âge sans ficher les enfants
Le casse-tête reste identique des deux côtés du globe. Comment vérifier l’âge d’un utilisateur sans collecter des données biométriques ou des pièces d’identité sur des millions de mineurs ? L’Australie s’est appuyée sur les solutions techniques des plateformes elles-mêmes. Résultat : chaque réseau a bricolé son propre système, sans standard commun, avec des niveaux de fiabilité très variables.
En France, la loi de 2023 sur la majorité numérique à 15 ans, rappelle Vie-publique.fr, imposait déjà aux plateformes de mettre en place une vérification d’âge et de recueillir l’autorisation parentale. Trois ans plus tard, le Sénat a constaté que personne ne l’appliquait, ce qui a motivé ce nouveau texte plus contraignant.
Le rapport australien apporte une donnée que les législateurs français ne pourront pas ignorer : supprimer des millions de comptes en masse ne suffit pas si les barrières à l’inscription restent poreuses. La commissaire Inman Grant résume la situation : les plateformes « ont la capacité de se conformer dès aujourd’hui » et peuvent « choisir de le faire ou de subir des conséquences croissantes, y compris une érosion profonde de leur réputation auprès des gouvernements et des consommateurs du monde entier ».
Trois pays, trois modèles, une même inconnue
L’Australie interdit tout en dessous de 16 ans, sans exception. La France, dans sa version sénatoriale, introduit une nuance en distinguant les plateformes toxiques des autres. L’Indonésie a opté pour une interdiction totale, comme l’Australie, mais dans un pays où 62 % de la population a moins de 35 ans et où le contrôle des infrastructures numériques est incomparablement plus difficile.
Ces trois expériences simultanées offriront dans les mois qui viennent un corpus de données sans précédent sur ce qui fonctionne, ou non, pour protéger les adolescents des réseaux sociaux. Le vote du Sénat français, attendu dans la soirée de ce mardi 31 mars, donnera le coup d’envoi d’une course contre la montre législative : le gouvernement doit boucler les décrets d’application avant septembre pour tenir son calendrier.