63 heures par semaine sur un vélo. 6 euros de l’heure. Un livreur sur deux a déjà sauté un repas complet faute d’argent pour manger. Ce ne sont pas des estimations syndicales ou des témoignages isolés : ce sont les résultats de la plus grande enquête jamais menée en France sur la santé des livreurs de plateformes.
L’étude Santé-Course, publiée mardi 31 mars par Médecins du Monde en partenariat avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Institut national d’études démographiques (INED), a interrogé 1 004 livreurs entre janvier et juillet 2025 à Paris et Bordeaux. Ses conclusions dessinent le portrait d’un système qui transforme la précarité administrative en avantage concurrentiel.
Un revenu deux fois inférieur au SMIC pour des semaines de six jours
Le constat économique frappe d’abord par son ampleur. Les livreurs déclarent un revenu brut moyen de 1 480 euros par mois, pour 63 heures de travail hebdomadaire. Rapporté à l’heure, cela donne moins de 6 euros brut, soit la moitié du SMIC horaire fixé à 12,02 euros. Huit livreurs sur dix pédalent au moins six jours par semaine. La quasi-totalité (93 %) n’a aucune autre source de revenus.
Mais le chiffre de 1 480 euros ne reflète pas ce qui finit réellement dans les poches des coursiers. Trois quarts d’entre eux louent leur compte de connexion à la plateforme, rapporte Le Monde, car ils ne disposent pas des papiers nécessaires pour s’inscrire comme micro-entrepreneurs. Le coût de cette sous-location informelle : 528 euros par mois en moyenne. Pour ceux qui possèdent leur propre compte, les cotisations Urssaf amputent 21,2 % du brut. Dans les deux cas, le revenu réel tombe largement sous le seuil de pauvreté.
Le résultat direct : 56 % des livreurs interrogés ont passé au moins une journée sans vrai repas au cours de l’année écoulée, faute de moyens pour acheter à manger. Ils livrent de la nourriture qu’ils ne peuvent pas se payer.
Un corps d’usure et des accidents à la chaîne
Les conséquences physiques de ces cadences s’accumulent. Selon l’étude, 36 % des livreurs souffrent de douleurs dans le bas du dos, 30 % dans le haut, 22 % aux épaules, 20 % aux poignets, mains ou genoux. Les troubles musculo-squelettiques dominent, mais l’enquête révèle aussi un problème moins visible : 32 % des travailleurs présentent des troubles urinaires réguliers, liés au manque d’accès aux toilettes pendant de longues heures de course.
Sur la route, le bilan est tout aussi lourd. 59 % des livreurs déclarent avoir déjà subi au moins un accident dans le cadre de leur activité. Parmi les accidentés à vélo, 78 % rapportent avoir été blessés. L’ANSES alertait déjà en mars 2025 sur le rôle des algorithmes des plateformes dans cette accidentologie : le système de notation et d’attribution des courses pousse les livreurs à enchaîner les trajets sans pause, à rouler plus vite, à prendre plus de risques pour ne pas voir leur compte « déconnecté ».
L’étude Santé-Course confirme cette mécanique. Une majorité écrasante de travailleurs déclarent « suivre strictement les instructions par peur d’être déconnectés », selon Médecins du Monde. Les chercheurs parlent d’une « forte subordination » créée par les plateformes et leurs algorithmes, qui génère « stress et épuisement ». Un livreur sur deux présente des symptômes dépressifs.
98 % d’immigrés, 68 % sans papiers : l’architecture d’un système
Le profil des livreurs interrogés éclaire la mécanique du modèle. 98 % sont des personnes immigrées, 99 % sont des hommes, et 68 % n’ont pas de titre de séjour. La précarité administrative n’est pas un effet secondaire du système : elle en est le rouage central.
Sans papiers, impossible de créer un statut de micro-entrepreneur. Sans statut, impossible de posséder un compte sur les plateformes. Solution : louer celui d’un tiers pour 528 euros par mois, dans un arrangement illégal où le loueur détient un pouvoir considérable. L’étude rapporte des cas de chantage et de menaces de signalement exercés par les titulaires de comptes. Certains ne reversent pas les sommes dues. Le livreur n’a aucun recours.
Cette situation a des conséquences sanitaires directes. Seuls 68 % des livreurs disposent d’une couverture santé. Beaucoup renoncent aux soins pour des raisons administratives ou économiques, selon Médecins du Monde. Les 60 % de livreurs qui déclarent avoir subi des discriminations (57 % liées à leur couleur de peau, 45 % à leur nationalité, 32 % à leur accent) viennent à la fois des clients et du personnel des restaurants.
Foodora condamnée, la directive européenne en attente
L’étude tombe une semaine après la condamnation de Foodora pour travail dissimulé. Le 25 mars, la plateforme allemande de livraison (qui n’exerce plus en France depuis 2018) a accepté une amende de 200 000 euros lors d’une audience de plaider-coupable, selon France 24. Ses deux anciens dirigeants ont négocié respectivement 50 000 et 20 000 euros d’amende. La plateforme a reconnu avoir pratiqué du travail dissimulé en ne salariant pas ses coursiers.
Cette décision de justice met en lumière un décalage persistant. Juridiquement, les livreurs sont des travailleurs indépendants. En pratique, l’algorithme dicte leurs horaires, leurs itinéraires, leurs cadences. L’étude Santé-Course qualifie cette réalité de « travail à la tâche fondé sur l’exploitation de la précarité, où les risques professionnels sont transférés aux travailleurs ».
En novembre 2024, l’Union européenne a adopté une directive visant à requalifier comme salariés environ 5 des 30 millions de travailleurs de plateformes exerçant comme indépendants en Europe. Les États membres disposent de deux ans pour la transposer dans leur législation nationale. La France n’a pas encore communiqué de calendrier précis pour cette transposition, dont l’échéance tombe fin 2026.
Ce que les chiffres ne montrent pas
Derrière les pourcentages, l’étude Santé-Course documente un paradoxe urbain que chacun peut observer mais que personne ne quantifiait jusqu’ici. Les plateformes de livraison ont créé un service que 12,5 millions de Français utilisent régulièrement, selon la Fédération du e-commerce (Fevad). Le prix de cette commodité repose sur des travailleurs qui gagnent moins que le minimum légal, roulent sans assurance, dorment parfois dans la rue, et n’ont souvent d’autre choix que d’accepter ces conditions.
La France compte entre 50 000 et 100 000 livreurs de plateformes, d’après les estimations du ministère du Travail. L’étude de Médecins du Monde ne prétend pas être représentative de l’ensemble, mais elle est la première à croiser données de santé, conditions de travail et profils migratoires sur un échantillon de cette taille. La prochaine étape concrète reste la transposition de la directive européenne. Le texte prévoit des critères précis pour distinguer les vrais indépendants des faux : si la plateforme fixe le prix, contrôle l’exécution du travail ou limite la liberté d’organiser son temps, le travailleur devra être présumé salarié.