290 000 cabines concernées, 20 000 techniciens débordés, et un décret qui rend la bascule obligatoire. À partir de ce mardi 31 mars, Orange commence à couper la 2G sur le territoire français. Le premier impact visible ne concerne ni les smartphones, ni les tablettes, mais les ascenseurs.
Un bouton d’urgence qui ne répond plus
Quand un passager appuie sur le bouton d’alarme dans un ascenseur en panne, un appel part vers un centre d’assistance. Dans la majorité des cas, cette communication transite encore par le réseau 2G, voire 3G. La Fédération des ascenseurs estime qu’environ 230 000 appareils dépendent de la 2G pour leur système de téléalarme, auxquels s’ajoutent 60 000 reliés à la 3G. Sur les 650 000 ascenseurs que compte la France, c’est pratiquement un sur deux dont le dispositif de secours va devenir muet.
L’extinction débute ce mardi dans les agglomérations de Biarritz, Anglet et Bayonne, au Pays basque. Elle s’étendra progressivement à l’ensemble du territoire d’ici fin 2026 chez tous les opérateurs, selon le calendrier confirmé par l’ARCEP. La 3G suivra entre fin 2028 et fin 2029.
Pourquoi la France coupe un réseau qui fonctionne encore
Le réseau 2G, né dans les années 1990, consomme davantage d’énergie que les technologies plus récentes pour un débit dérisoire. Les fréquences qu’il occupe, les bandes 900 et 1800 MHz, valent de l’or pour déployer la 4G et la 5G dans les zones rurales. Orange, SFR, Bouygues et Free avaient annoncé dès 2022 leur intention de fermer ces anciens réseaux.
La fragilité face aux cyberattaques pèse aussi dans la balance. Les protocoles de la 2G n’intègrent quasiment aucun chiffrement moderne, ce qui en fait une cible facile pour l’interception de communications, rappelle l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). Pour les opérateurs, maintenir deux générations de réseau en parallèle avec les nouvelles revient à chauffer une maison avec les fenêtres ouvertes.
Les copropriétés prises au piège du dernier moment
Le problème, c’est que la migration des ascenseurs traîne. Émilie Allain, présidente de l’Association nationale de la copropriété et des copropriétaires (ANCC), pointe la responsabilité des syndics et des propriétaires : « Toutes les copropriétés sont au courant depuis longtemps de la nécessité de changer de réseau. Si elles ne l’ont pas encore fait, c’est qu’elles ont refusé la proposition de l’ascensoriste ou qu’elles attendent le dernier moment. »
Le coût de la migration, entre 1 500 et 3 000 euros par cabine selon les professionnels du secteur, a freiné les décisions. Dans les copropriétés anciennes, où chaque dépense fait l’objet de votes en assemblée générale, les délais s’accumulent. Résultat : des centaines de milliers d’ascenseurs arrivent au jour J sans avoir été mis à niveau.
Alain Meslier, président de la Fédération des ascenseurs, avait prévenu dès l’été 2025 sur RMC que l’afflux de demandes risquait d’être « intenable pour les quelque 17 000 à 20 000 techniciens de maintenance du secteur ». « Cet effet bulle en quelques mois va être très compliqué à absorber et à gérer », avait-il ajouté, suggérant qu’un report de la coupure « pourrait être pertinent ».
Un décret, un contrôle technique, et des cabines à l’arrêt
Le gouvernement a tranché dans l’autre sens. Un décret publié le 4 mars 2026 rend obligatoire la bascule des systèmes de téléalarme vers les réseaux 4G ou 5G. À partir du 15 mai, le contrôle technique quinquennal des ascenseurs intégrera la vérification du système de télécommunication. Un ascenseur dont la téléalarme ne fonctionne plus sur un réseau actif pourra être déclaré non conforme.
La réglementation française impose que tout ascenseur dispose d’un moyen de communication opérationnel avec un service d’intervention. Concrètement, un appareil dont la téléalarme 2G ne reçoit plus de signal pourra être mis à l’arrêt par le prestataire de maintenance, même s’il fonctionne mécaniquement. Pour les habitants des étages élevés, la perspective de devoir emprunter les escaliers pendant des semaines, le temps que le technicien intervienne, devient réelle.
Les ascenseurs ne sont que la partie visible
Les 290 000 ascenseurs concernés ne représentent qu’une fraction des équipements qui dépendent encore de la 2G. Les systèmes de télésurveillance pour personnes âgées, les alarmes anti-intrusion, certains terminaux de paiement, les compteurs industriels et les balises de géolocalisation de flottes de véhicules utilisent massivement ce réseau pour transmettre des données à faible débit.
En Europe, la France n’est pas pionnière. La Suisse a coupé sa 2G dès avril 2021, suivie par la Norvège et le Danemark. L’Allemagne a éteint la sienne fin 2025 chez Vodafone, Deutsche Telekom prévoyant de suivre en 2028. À chaque fois, la période de transition a provoqué les mêmes difficultés : des équipements industriels soudain hors service, des professionnels débordés et des utilisateurs pris de court.
Ce qui attend les Français dans les prochains mois
Pour les particuliers équipés de vieux téléphones compatibles uniquement 2G, le passage à un appareil plus récent s’impose. Orange estimait en 2024 qu’environ 700 000 cartes SIM actives étaient encore exclusivement connectées au réseau 2G en France. Mais le vrai enjeu reste industriel : les professionnels de l’ascenseur, de la télésurveillance et de l’Internet des objets doivent migrer des millions de modules vers la 4G, parfois sur des équipements vieux de vingt ans qui n’ont jamais été conçus pour recevoir une mise à jour.
L’ARCEP, dans ses données de couverture publiées le 30 mars, confirme que la 4G couvre désormais plus de 99 % de la population en métropole. Le réseau de remplacement existe. Reste à brancher les 290 000 cabines qui n’ont pas encore fait le saut, avant que la dernière antenne 2G ne s’éteigne.