0,9 % en février, 1,7 % en mars. En trente jours, l’inflation française a presque doublé. Les chiffres publiés ce mardi 31 mars par l’INSEE ne surprennent personne à la pompe, mais ils mettent un nombre sur ce que 67 millions de Français ressentent depuis quatre semaines : la guerre au Moyen-Orient a changé leur quotidien économique.
Les prix de l’énergie tirent l’inflation vers le haut
L’accélération est la plus forte enregistrée depuis août 2024. Selon l’INSEE, les prix de l’énergie ont grimpé de 7,3 % sur un an en mars, un retournement spectaculaire après une baisse de 2,9 % en février. Sur un mois seulement, les prix à la consommation progressent de 0,9 %, contre 0,6 % en février.
Le coupable est connu. Le baril de Brent, référence mondiale, s’échange à plus de 113 dollars ce mardi matin, contre environ 60 dollars avant le début du conflit. Le WTI américain dépasse les 102 dollars. En quatre semaines, les cours ont presque doublé, une flambée directement liée à la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz, par lequel transitait un quart du commerce mondial de brut par voie maritime en 2025, selon Le Monde.
Les produits pétroliers concentrent l’essentiel du choc. Le gazole, carburant le plus consommé en France avec environ 68 % de parts de marché, frôle les 2,20 euros le litre selon les dernières données hebdomadaires du ministère de la Transition écologique. C’est un record absolu depuis que ces statistiques sont compilées, en 1985. Depuis les premières frappes israélo-américaines sur l’Iran fin février, il a pris près de 50 centimes au litre, rapporte Le Figaro. Le sans-plomb 95-E10 s’approche des 2 euros le litre, en hausse d’environ 26 centimes sur la même période. Le SP98 atteint 2,05 euros.
Pourquoi le gazole flambe deux fois plus vite que l’essence
L’écart interpelle : 50 centimes de hausse pour le diesel, 26 pour l’essence. La géographie du raffinage fournit l’explication. L’Europe importe massivement son diesel, en particulier depuis le Moyen-Orient. Le blocage du détroit d’Ormuz frappe donc le gazole en premier et plus fort.
Patrice Geoffron, directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGEMP) à l’université Paris-Dauphine, ajoute un facteur fiscal. Les taxes pèsent moins de 45 % du prix du litre de gazole, contre plus de 50 % pour l’essence, indique Le Figaro. Le diesel est donc « plus directement corrélé au prix du baril ». Chaque dollar supplémentaire sur les marchés se répercute davantage dans le prix affiché en station.
Les ménages achètent moins, et les données ne captent pas encore le pire
Autre signal publié ce même mardi par l’INSEE : la consommation des ménages en biens a reculé de 1,4 % en février par rapport à janvier. C’est nettement plus que ce qu’anticipaient les économistes, rapporte BFM TV. Alimentaire, énergie, produits manufacturés : tous les postes de dépense reculent simultanément.
Le détail qui inquiète : ces données portent sur février, un mois où les prix à la pompe n’avaient pas encore atteint leurs niveaux actuels. Quand les statistiques de consommation de mars seront publiées, le recul pourrait être plus marqué encore. Les Français ont commencé à réduire leurs achats avant même que le plein de gazole ne frôle les 110 euros pour un réservoir de 50 litres.
Le gouvernement refuse le bouclier, les routiers bloquent
Ce mardi matin à Nantes, une trentaine de camions et fourgons se sont arrêtés sur le pont de Bellevue, à l’appel de l’Organisation des transporteurs routiers européens (OTRE), rapporte France Info. Certains arborent des banderoles : « Bientôt le plein à crédit ? ». Thomas Bizien, patron d’une entreprise de transport à Saumur, prévient : si la situation perdure, il pourrait « mettre des camions à l’arrêt ». L’OTRE attend jusqu’à une cinquantaine de véhicules sur le périphérique nantais dans la journée.
Vendredi dernier, le gouvernement a annoncé des aides « ciblées » pour trois secteurs : transport routier, agriculture et pêche. Bercy justifie ce choix restreint par leur caractère « essentiel » pour la « souveraineté alimentaire » et le « bon fonctionnement de l’économie française ». Michel Sapin, ancien ministre de l’Économie, reconnaît auprès de 20 Minutes que la question est « délicate », mais soutient que « l’urgence est manifeste » pour la pêche « compte tenu de la fragilité de la filière ».
En revanche, pas de bouclier tarifaire. Le ministre des Transports Philippe Tabarot a prévenu lundi sur Europe 1 : « Le carnet de chèques ne peut plus être utilisé pour l’ensemble de nos concitoyens. » Patrice Geoffron confirme qu’un bouclier à la pompe ou une baisse massive de la TVA coûteraient « une dizaine de milliards d’euros », un montant jugé « trop coûteux et peu ciblé ». Ambulanciers, artisans, infirmières à domicile et taxis attendent toujours.
2022 en miroir : même scénario, marges en moins
Le parallèle avec la crise ukrainienne est frappant. En 2022, le baril avait atteint 120 dollars au pic, et la remise carburant du Premier ministre Jean Castex avait été déployée dès le 1er avril. Transports, pêche et agriculture avaient déjà bénéficié d’aides en priorité. Les infirmiers avaient dû « se battre pendant presque six mois » pour obtenir les leurs, selon la Fédération nationale des infirmiers (FNI), rappelle 20 Minutes.
Quatre ans plus tard, le baril tourne autour de 113 dollars avec une trajectoire ascendante. Mais la grande différence se situe côté finances publiques. Le déficit a creusé les marges de manoeuvre. Toute aide généralisée est désormais considérée comme hors de portée budgétaire par Bercy. En 2022, la France avait fini par déployer une remise de 18 centimes par litre pour tous les automobilistes. En 2026, cette option est écartée.
Ce qui attend les portefeuilles en avril
La mécanique inflationniste n’a pas fini de produire ses effets. Le pétrole ne touche pas que les carburants : plastique, engrais, transport de marchandises, chauffage. Tout ce qui dépend d’un camion ou d’un dérivé pétrolier continue de renchérir. Si le Brent reste au-dessus de 100 dollars, l’inflation pourrait franchir les 2 % dès avril.
Plusieurs changements entrent en vigueur dès demain, 1er avril : revalorisation de la prime d’activité, chèque énergie exceptionnel pour les foyers modestes, nouveau forfait santé. Ces mesures, prévues avant la crise, ne compenseront qu’une fraction de la hausse. L’écart entre ce que les Français gagnent et ce qu’ils dépensent à la pompe va continuer de se creuser tant que le détroit d’Ormuz restera sous tension.