Penny avait 12 ans quand des hommes ont commencé à lui offrir des cadeaux. En quelques semaines, les présents se sont transformés en brûlures de cigarettes profondes, en viols quotidiens et en trafic sexuel. « Des centaines d’hommes qui m’ont abusée sont toujours en liberté », a-t-elle confié à la BBC ce mardi 31 mars, le jour où le Royaume-Uni a officiellement lancé la plus grande enquête jamais menée sur les gangs de « grooming ».
L’enquête publique indépendante, dotée d’un budget de 65 millions de livres sterling (environ 76 millions d’euros), vient de publier son mandat. Elle couvrira trente ans d’exploitation sexuelle d’enfants par des groupes organisés en Angleterre et au Pays de Galles, en remontant jusqu’à 1996.
Ce que le mandat prévoit (et ce qui le distingue)
La présidente de l’enquête, la baronne Anne Longfield, ancienne commissaire aux droits de l’enfant, a publié ses premières orientations. Le texte pose noir sur blanc ce que les investigations précédentes avaient esquivé : l’examen du rôle de l’ethnicité, de la culture et de la religion des agresseurs dans les schémas d’abus, mais aussi dans la réponse des institutions.
« Ce sont des questions que les examens précédents ont choisi de ne pas aborder. Cette enquête ne les évitera pas », prévient l’équipe dans son communiqué. La baronne Longfield a ajouté : « Des enfants ont été violés, victimes de trafic, réduits au silence par la menace. Ce qui a été contesté, minimisé, ou enterré trop longtemps, c’est pourquoi les institutions qui existent pour les protéger ont si souvent choisi de ne pas agir. »
Oldham, première ville sous le microscope
L’enquête combinera un volet national et des investigations locales ciblées, chacune dotée d’un budget de 5 millions de livres. Oldham, dans le nord-ouest de l’Angleterre, a été confirmé comme l’une des premières zones. Bradford est également sous pression locale pour en faire partie. Un cadre de sélection des prochaines villes sera publié dans les trois mois.
Le volet national se concentrera sur le fonctionnement des gangs de grooming : comment ils recrutaient leurs victimes, comment ils ont pu opérer pendant des décennies, ce que la police savait et ce qu’elle a fait ou omis de faire. Les services sociaux, les autorités locales, les écoles et le système de santé seront passés au crible.
Des pouvoirs inédits pour une enquête attendue depuis des années
Contrairement aux revues administratives qui l’ont précédée, cette enquête est statutaire. Elle dispose du pouvoir légal de contraindre des témoins à déposer et d’exiger des organisations qu’elles remettent leurs documents internes. Les audiences seront publiques, retransmises en direct, et les transcriptions publiées après chaque session.
Toute preuve de conduite criminelle de la part de professionnels sera transmise à l’opération Beaconport, le dispositif policier national lancé l’année dernière pour réexaminer des centaines d’enquêtes classées. L’enquête prévoit de publier ses conclusions au fil de l’eau, plutôt que dans un rapport final unique des années plus tard. « Il n’y aura pas d’opportunité pour les institutions de gérer discrètement ce que nous découvrons », a prévenu la baronne Longfield.
De Musk à Casey : le chemin tortueux vers l’enquête
Le scandale des gangs de grooming britanniques couve depuis deux décennies, avec des affaires révélées à Rotherham (1 400 victimes identifiées entre 1997 et 2013), Rochdale, Telford et Oxford. Mais c’est une série de tweets d’Elon Musk en janvier 2025, accusant le gouvernement travailliste d’inaction, qui a propulsé le sujet en tête de l’agenda politique.
Le Premier ministre Keir Starmer avait d’abord résisté à l’idée d’une enquête nationale complète, commandant un audit rapide confié à la baronne Louise Casey. Publié en juin 2025, cet audit a conclu que « l’ignorance, les préjugés et l’attitude défensive ont contribué à un échec collectif de protection des enfants » et que la collecte de données sur l’ethnicité des auteurs était défaillante. Face à ces conclusions, le gouvernement a finalement promis une enquête statutaire complète.
La nomination de la présidente a elle-même été houleuse. Deux candidats pressentis en octobre se sont retirés après un rejet des victimes, qui réclamaient un juge. La baronne Longfield a été désignée en décembre. Elle sera assistée de Zoë Billingham, ancienne inspectrice des services de police, et d’Eleanor Kelly, ex-directrice générale du conseil de Southwark qui avait supervisé la réponse à la catastrophe de Grenfell.
Les victimes entre espoir et scepticisme
Penny, qui a subi des abus de la part d’hommes d’origine pakistanaise dès ses 12 ans, résume le dilemme des survivantes. Elle veut « qu’il y ait des comptes à rendre pour les défaillances qui ont permis ce grooming massif d’enfants à travers le pays ». Mais elle reste méfiante : « Ils ont systématiquement laissé faire, pour des raisons qui n’ont jamais été vraiment explorées. »
Le député conservateur Robbie Moore a exprimé une autre inquiétude : que des preuves aient été détruites pendant les mois perdus entre l’audit Casey et le lancement effectif de l’enquête. Le Home Office a répondu avoir « travaillé dans l’ensemble du gouvernement pour garantir que les dossiers pertinents soient correctement conservés par les organisations du secteur public ».
Un calendrier serré pour un scandale de trente ans
L’enquête sera officiellement soumise au Parlement le 13 avril, à la reprise des travaux parlementaires. La ministre de l’Intérieur Shabana Mahmood a qualifié le scandale de « l’un des moments les plus sombres de l’histoire de notre pays ». La baronne Longfield dispose de trois ans, jusqu’en mars 2029, pour démêler trente ans de défaillances institutionnelles. Vu l’ampleur de la tâche et le scepticisme des victimes, c’est un chronomètre autant qu’un mandat.