120 000 euros pour 29 km/h au-dessus de la limite. En France, la même infraction coûte 135 euros et deux points de permis. En Finlande, elle a vidé le compte en banque d’un milliardaire.

Anders Wiklöf, 79 ans, patron de Wiklöf Holding AB (350 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel), a été flashé à 59 km/h dans une zone limitée à 30 sur les îles Åland, un archipel finlandais de la mer Baltique. Le montant de sa contravention ? Quatorze jours de revenus, calculés automatiquement par la police grâce à un accès direct à la base de données fiscale du pays.

La police finlandaise connaît votre salaire

Le système repose sur un principe vieux de plus d’un siècle. En 1921, la Finlande est devenue le premier pays nordique à adopter les « jours-amendes » (päiväsakko), un mécanisme qui lie directement le montant de la sanction aux revenus du contrevenant. Le calcul est redoutable de simplicité : le revenu mensuel net, amputé d’un crédit de consommation de base de 255 euros, est divisé par 60. Le résultat donne le montant d’un jour-amende. Plus l’excès est important, plus le nombre de jours grimpe.

Concrètement, pour un salarié français gagnant 2 000 euros net par mois, un excès de 29 km/h en Finlande se traduirait par une amende d’environ 400 euros, soit trois fois le tarif français. Pour Anders Wiklöf, dont les revenus se comptent en dizaines de milliers d’euros par jour, le calcul donne le vertige.

400 000 euros de PV en treize ans

Le milliardaire n’en est pas à son coup d’essai. En 2013, il avait déjà reçu une amende de 95 000 euros. En 2018, rebelote : 63 000 euros. Au total, Wiklöf reconnaît avoir dépensé près de 400 000 euros en contraventions pour excès de vitesse au cours des treize dernières années. « Si j’ai fait une erreur, je l’ai faite, je l’accepte, et il n’y a rien de plus à dire », a-t-il déclaré au quotidien local Nya Åland. Il s’estime même chanceux : au-delà de 30 km/h de dépassement, le permis est suspendu. Cette fois, il a écopé d’une suspension de dix jours en plus de l’amende.

Sa réaction tranche avec celle d’un autre homme d’affaires finlandais, Reima Kuisla, qui avait contesté publiquement sa contravention de 54 000 euros en 2015 pour un excès de 22 km/h. Kuisla avait menacé de quitter la Finlande, estimant le système injuste pour les hauts revenus. La polémique avait relancé le débat sur l’équité du dispositif.

Un million de francs suisses pour un Suédois

La Finlande n’est pas seule. La Suisse, qui applique un système comparable, détient le record mondial de l’amende pour excès de vitesse. En 2010, un automobiliste suédois flashé à 290 km/h dans une zone limitée à 120 a reçu une facture de 1 080 000 francs suisses (environ 1,09 million d’euros à l’époque). La sanction ? 3 600 francs par jour pendant 300 jours, calculés sur ses revenus et son patrimoine.

D’autres pays européens utilisent des variantes de ce principe. Le Royaume-Uni indexe certaines amendes routières sur les revenus depuis 2017. L’Allemagne, l’Autriche et la Suède disposent de mécanismes similaires pour les infractions les plus graves. Le dénominateur commun : rendre la sanction aussi dissuasive pour un PDG que pour un ouvrier.

135 euros, le tarif unique à la française

En France, un excès de vitesse compris entre 20 et 29 km/h coûte 135 euros et deux points de permis, quelle que soit la fortune du conducteur. Un montant fixe, identique pour un étudiant boursier et pour Bernard Arnault. Le sujet revient régulièrement dans le débat public. En 2023, une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale suggérait d’indexer les amendes routières sur le revenu fiscal de référence. Le texte n’a jamais dépassé le stade de la commission.

Les partisans du système finlandais avancent un argument de poids : pour un conducteur au SMIC, une amende de 135 euros représente près de 10 % du salaire mensuel. Pour un dirigeant du CAC 40, c’est l’équivalent de quelques secondes de rémunération. « L’impact n’est pas le même, et la dissuasion non plus », résumait un rapport du Forum économique mondial consacré à la sécurité routière.

Les morts sur la route, l’argument massue

Les résultats finlandais plaident pour le modèle. Les décès sur les routes ont baissé d’environ 20 % en dix ans dans le pays, selon les données de Statistics Finland. Rapportée à la population (5,6 millions d’habitants), la mortalité routière finlandaise figure parmi les plus basses d’Europe. L’Organisation mondiale de la santé rappelle qu’un tiers des 1,25 million de morts annuels sur les routes dans le monde sont liés à la vitesse excessive.

Le système de jours-amendes a aussi un effet collatéral rarement mentionné : les affaires de milliardaires flashés font la une des médias, ce qui renforce l’effet dissuasif collectif. L’amende de Wiklöf a été reprise par ABC News, le Daily Mail, le Guardian et des dizaines de médias internationaux. Une publicité involontaire pour le code de la route finlandais que des millions d’euros de campagnes de prévention ne pourraient pas acheter.

La Bentley, le radar et la base fiscale

Au-delà de l’anecdote, le cas Wiklöf pose une question simple. Pour qu’une amende fonctionne, faut-il qu’elle fasse mal au portefeuille ? La Finlande répond oui depuis 1921. La France préfère un tarif unique, plus simple à administrer, mais dont l’effet dissuasif varie de 1 à 1 000 selon les revenus du conducteur.

Anders Wiklöf, lui, continuera de rouler dans son archipel. Avec, peut-être, un œil plus attentif sur le compteur. Sa prochaine contravention, vu la courbe de ses amendes, pourrait franchir la barre des 150 000 euros. La police finlandaise, elle, connaît déjà son revenu fiscal. Le radar fera le reste.