Neuf fois la superficie de la France métropolitaine, une poignée de navires militaires et des tonnes de cocaïne qui transitent par le fond. La zone maritime de Polynésie française couvre 4,8 millions de km², ce qui en fait la plus vaste du Pacifique. En janvier et février 2026, la Marine nationale y a saisi près de 12 tonnes de cocaïne en trois opérations successives. Un record qui pose une question simple : comment repère-t-on un bateau suspect dans un espace aussi démesuré ?

Le Pacifique, nouvelle autoroute de la cocaïne

Pendant des décennies, la drogue produite en Amérique latine empruntait deux corridors principaux : vers le nord (États-Unis via le Mexique) et vers l’est (Europe via l’Afrique de l’Ouest). Depuis le début des années 2020, un troisième axe s’est imposé : la traversée du Pacifique, cap sur l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

La raison tient en un chiffre : le gramme de cocaïne se vend entre 250 et 400 dollars en Australie, contre 60 à 80 dollars en Europe et 30 à 40 dollars aux États-Unis. Pour les cartels colombiens et mexicains, la traversée transpacifique, même longue et risquée, multiplie les marges par cinq à dix. D’après le World Drug Report 2025 de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), la production mondiale de cocaïne a atteint 3 708 tonnes en 2023, un record absolu, en hausse d’un tiers par rapport à l’année précédente. Cette surproduction cherche de nouveaux marchés, et le Pacifique Sud offre un couloir presque parfait.

Un rapport de l’ONUDC publié en octobre 2024 sur la criminalité organisée dans le Pacifique détaille le mécanisme. Les cargaisons partent des côtes colombiennes, équatoriennes ou centraméricaines. Elles traversent le Pacifique Est en voilier, en cargo de pêche ou en semi-submersible artisanal (les fameux « narco-sous-marins »). Les îles polynésiennes, fidjiennes ou salomonaises servent de relais de transbordement avant l’étape finale vers l’Australie.

Des narco-sous-marins jusqu’en Polynésie

Les semi-submersibles représentent l’innovation la plus spectaculaire des trafiquants. Ces embarcations en fibre de verre, longues de 10 à 20 mètres, naviguent à fleur d’eau pour échapper aux radars. Construites dans des chantiers clandestins en pleine jungle colombienne, elles coûtent entre 500 000 et un million de dollars pièce et transportent jusqu’à 3 tonnes de cocaïne par voyage.

En juillet 2025, la marine colombienne a saisi pour la première fois un semi-submersible entièrement autonome, équipé d’une antenne Starlink pour le guidage par satellite, sans aucun équipage à bord. Un saut technologique qui préoccupe les services antistupéfiants de toute la région. Aux îles Salomon, trois de ces engins ont été retrouvés dérivant près des côtes entre juillet et novembre 2025, avec la mention « Made in Colombia, 2024 » gravée sur la coque. Selon John Coyne, directeur du programme sécurité des frontières à l’Australian Strategic Policy Institute, « on ne parle plus de ballons d’essai, les réseaux investissent, montent en gamme et s’installent ».

900 militaires pour surveiller un océan

La France dispose dans le Pacifique d’un atout stratégique méconnu : la deuxième zone économique exclusive (ZEE) au monde, avec 10,2 millions de km² au total dont 4,8 millions rien qu’en Polynésie. Surveiller cet espace revient à chercher une aiguille dans un champ de la taille de l’Europe.

Les Forces armées en Polynésie française (FAPF) comptent 900 militaires affectés à cette mission, appuyés par un dispositif qui combine moyens aériens et navals. En première ligne : les avions de patrouille maritime. Jusqu’en 2025, la flottille 25F opérait des Falcon 200 Gardian, en service depuis 1984. Ces appareils scrutent l’océan grâce à un radar de surface capable de détecter un bateau à plusieurs dizaines de kilomètres, complété par des capteurs optroniques (caméras thermiques et optiques haute résolution). Depuis mi-2025, le Falcon 50M prend progressivement le relais, avec une autonomie supérieure et une capacité de vol nocturne qui change la donne.

Quand un avion repère un navire suspect (route inhabituelle, AIS désactivé, comportement d’évitement), il transmet ses coordonnées à un bâtiment de la Marine nationale qui se déroute pour procéder au contrôle. L’interception elle-même relève du droit maritime international : le navire de guerre contacte le navire suspect, demande l’autorisation de l’État du pavillon pour monter à bord, puis une équipe de visite inspecte la cargaison.

Le rôle décisif du renseignement américain

La surveillance aérienne et navale ne suffit pas. Sur un océan aussi vaste, la probabilité de croiser un trafiquant par hasard reste infime. C’est le renseignement qui fait la différence. Les trois saisies réalisées début 2026 en Polynésie ont toutes été menées en « coopération avec les services de sécurité de nations partenaires », selon les communiqués officiels du ministère des Armées.

Derrière cette formule diplomatique se cache un acteur clé : la DEA (Drug Enforcement Administration) américaine. Les États-Unis, qui disposent d’un réseau de satellites et de capteurs sur l’ensemble du Pacifique, partagent leurs renseignements avec les pays alliés dans le cadre d’accords bilatéraux. Quand un départ suspect est détecté depuis les côtes latino-américaines, la trajectoire probable est calculée et transmise aux marines alliées positionnées sur la route.

Cette coopération s’inscrit dans un cadre plus large. Le Réseau transnational du crime dans le Pacifique (PTCN), soutenu par les polices australienne, néo-zélandaise et américaine, coordonne le partage de renseignements entre les pays de la zone. La Déclaration de Boe, adoptée en 2018 par les dirigeants du Forum des îles du Pacifique, reconnaît le crime organisé transnational comme une menace de sécurité régionale prioritaire.

12 tonnes saisies, combien passent entre les mailles ?

Le bilan de début 2026 est spectaculaire : 4,87 tonnes le 16 janvier (96 ballots à bord d’un cargo intercepté dans les Tuamotu), 4,2 tonnes lors d’une deuxième opération quelques jours plus tard, puis 2,4 tonnes le 12 février (100 ballots sur un navire battant pavillon étranger). En y ajoutant 473 kg saisis par les douanes au port de Papeete, le total dépasse les 12 tonnes en à peine un mois.

Ces chiffres, aussi impressionnants soient-ils, ne représentent qu’une fraction du flux réel. Les spécialistes estiment que les forces de l’ordre interceptent entre 10 % et 20 % de la cocaïne qui transite sur les routes maritimes. Si ce ratio s’applique au Pacifique, les 12 tonnes saisies suggèrent un trafic de 60 à 120 tonnes sur la seule zone polynésienne en ce début d’année.

La menace ne se limite pas au transit. Le rapport de l’ONUDC d’octobre 2024 alerte sur les retombées locales : les îles du Pacifique, longtemps épargnées par les drogues dures, voient la consommation de cocaïne et de méthamphétamine grimper. En Nouvelle-Calédonie, un procès pour trafic international impliquant des pêcheurs de langoustes de l’île des Pins a eu lieu en juillet 2025. Les réseaux criminels infiltrent aussi l’économie légale, via des investissements dans les casinos, l’hôtellerie et les services financiers offshore.

Le gouvernement français prévoit de renforcer les moyens déployés dans la zone. Les Falcon 50M, plus endurants et mieux équipés, devraient être complétés à terme par des Falcon 2000 Albatros, le programme AVSIMAR de Dassault Aviation prévoyant la livraison de douze appareils pour moderniser l’ensemble de la surveillance maritime française. En parallèle, l’Office antistupéfiants (OFAST) intensifie sa présence dans le Pacifique pour coordonner les enquêtes judiciaires avec les gendarmeries locales. La prochaine étape : savoir si ces moyens suffiront à contenir un trafic qui, porté par une production record de cocaïne, ne montre aucun signe de ralentissement.