138 passages par jour avant la guerre. Moins de 10 en mars. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitait un cinquième du pétrole mondial, est devenu un corridor fantôme. Ce jeudi, quarante pays se sont retrouvés en visioconférence pour tenter de le rouvrir, sous la houlette de Londres. Grande absente : la puissance qui a déclenché le conflit.
Londres prend les commandes, Washington fait la sourde oreille
La cheffe de la diplomatie britannique Yvette Cooper a présidé la réunion virtuelle, entourée de représentants de la France, de l’Allemagne, du Canada, des Émirats arabes unis, de l’Inde et du Japon. Au total, plus de quarante pays, contre trente-cinq annoncés la veille par le Premier ministre Keir Starmer. Les États-Unis ne participaient pas, selon plusieurs responsables cités par l’Associated Press.
Le ton est donné d’entrée. Cooper accuse l’Iran de « prendre l’économie mondiale en otage » et dénonce des « hausses insoutenables des prix du pétrole et de l’alimentation qui frappent les ménages et les entreprises aux quatre coins du monde ». La ministre dit vouloir mobiliser « l’ensemble des outils diplomatiques et économiques » des pays participants, précisant que la réunion ne porte pas sur une intervention armée.
Trump veut que l’Europe « attrape et chérisse » le détroit
L’initiative européenne répond directement aux injonctions de Donald Trump. Depuis la Maison-Blanche, mercredi soir, le président américain n’a pas mâché ses mots : « Allez au détroit, emparez-vous-en, protégez-le, servez-vous-en. » Il reproche à ses alliés de ne pas avoir soutenu les frappes israélo-américaines lancées le 28 février contre l’Iran, et menace de nouveau de quitter l’OTAN, qualifiée de « tigre de papier » qui aurait « traité les États-Unis très mal ».
Le message est limpide : les Américains sont exportateurs nets de pétrole, la facture revient à ceux qui en dépendent. David Roberts, spécialiste du Moyen-Orient au King’s College de Londres, résume la logique dans une analyse reprise par l’AP : « L’impact immédiat du blocage énergétique tombe sur l’Europe et l’Asie, bien plus que sur l’Amérique. »
Macron ferme la porte à l’option militaire
Depuis Séoul, où il effectue une visite d’État, Emmanuel Macron a écarté toute opération armée pour forcer le passage. « Ce n’est jamais l’option que nous avons retenue parce qu’elle est irréaliste. Elle prendrait un temps infini et exposerait tous ceux qui iraient au travers de ce détroit aux risques côtiers des Gardiens de la révolution et aux missiles balistiques », a déclaré le président français, cité par BFMTV.
Le porte-parole du chef d’état-major des armées, Guillaume Vernet, a précisé que la réouverture ne pourrait intervenir qu’après la fin des hostilités, et qu’une coopération avec l’Iran serait nécessaire pour garantir la sécurité des navires. « Il va falloir agréger un volume de bâtiments suffisant et avoir une capacité de coordination dans les airs, sur la mer et une capacité de partage de renseignements », a-t-il détaillé en conférence de presse.
De 3 000 navires par mois à 181 en mars
Les chiffres compilés par Lloyd’s List Intelligence, la plus ancienne publication de renseignement maritime au monde (fondée en 1734), décrivent un effondrement sans précédent. En temps normal, environ 3 000 navires traversent le détroit chaque mois, soit 138 par jour selon le Joint Maritime Information Centre. En mars 2026, seuls 181 passages ont été enregistrés.
Sur ces 181 navires, 125 (soit près de 70 %) avaient des liens avec l’Iran. Seuls 56 bâtiments non iraniens se sont aventurés dans le passage. Le trafic restant se compose essentiellement de pétroliers contournant les sanctions, dans un système opaque où Téhéran filtre les autorisations. L’Iran a répété que le détroit restait fermé à ses « ennemis ».
Depuis le début de la guerre, 23 navires commerciaux ont été directement attaqués dans le Golfe, et 11 membres d’équipage ont été tués, d’après les données de Lloyd’s List citées par l’AP. Quelque 2 000 navires et 20 000 marins restent bloqués par le conflit.
Un prix que tout le monde paie, sauf celui qui a tiré le premier
La fermeture de facto du détroit a supprimé 20 % de l’offre pétrolière mondiale, selon l’Agence internationale de l’énergie. En 2025, environ 20 millions de barils transitaient chaque jour par ce corridor de 34 kilomètres de large. Le Brent a dépassé les 100 dollars le baril, les compagnies d’assurance maritime ont retiré leurs couvertures « risque de guerre » dans le Golfe, et les primes restantes ont bondi de 50 % à 300 % selon les zones, rapporte BFMTV.
En France, la répercussion est directe : le gazole a franchi les 2,30 euros le litre, et 12,6 % des stations-service connaissent des pénuries partielles, selon les données du ministère de la Transition énergétique.
La prochaine étape : planificateurs militaires la semaine prochaine
Le porte-parole du Quai d’Orsay, Pascal Confavreux, a annoncé qu’une réunion entre les pays du G7 et les membres du Conseil de coopération du Golfe aurait lieu la semaine prochaine. L’objectif : préparer le terrain pour que les planificateurs militaires examinent « comment rendre le détroit accessible et sûr, une fois les combats terminés », selon les termes de Keir Starmer.
Cathy Ashton, ancienne cheffe de la diplomatie européenne et négociatrice de l’accord nucléaire iranien aujourd’hui caduc, décrit ce sommet comme une « opération de repérage ». « Ce ne sera pas une conversation du type ‘mettons nos marines ensemble et allons-y’. Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de discussions sur l’action militaire », a-t-elle déclaré lors d’un panel organisé par l’European Leadership Network, cité par The National News.
En clair, la coalition en est à ses premiers pas. L’initiative rappelle celle montée autour de la sécurité de l’Ukraine, pilotée par Londres et Paris, pour prouver à Washington que l’Europe peut assumer sa défense. Sauf que cette fois, ce n’est pas un sol gelé qui est en jeu, mais le robinet énergétique de la planète.