Douze personnes ont atterri jeudi 2 avril à l’aéroport d’Entebbe, en Ouganda. Elles ne sont pas ougandaises. Elles n’ont probablement jamais mis les pieds en Afrique de l’Est. Pourtant, c’est là que les États-Unis ont choisi de les envoyer, dans le cadre d’un accord signé en août 2025 entre Kampala et Washington. Premier vol, premières questions, et un réseau de pays d’accueil qui s’étend désormais sur trois continents.

Un accord signé dans l’ombre, un avion qui se pose en plein jour

Ni les nationalités des déportés ni les raisons de leur présence aux États-Unis n’ont été rendues publiques. L’ambassade américaine à Kampala s’est contentée de confirmer que les transferts avaient été réalisés « en pleine coopération » avec les autorités ougandaises, refusant tout détail au nom de la « vie privée et des considérations diplomatiques », rapporte le Guardian. Un haut responsable ougandais, sous couvert d’anonymat, a précisé à Reuters que les déportés resteraient dans le pays « en phase de transition », avec la possibilité d’être envoyés ailleurs ultérieurement.

L’accord entre Kampala et Washington, annoncé en août 2025, prévoit que l’Ouganda accueille des personnes de pays tiers déboutées de leur demande d’asile aux États-Unis et « réticentes » à retourner chez elles. Les autorités ougandaises ont posé deux conditions : pas de casier judiciaire, pas de mineurs non accompagnés. Rien n’a été précisé sur une éventuelle contrepartie financière.

Cinq continents, un seul principe : payer pour déporter

L’Ouganda rejoint une liste qui s’allonge chaque mois. Selon l’Associated Press, les pays ayant signé des accords similaires incluent l’Eswatini, le Ghana, le Rwanda, le Soudan du Sud, le Costa Rica, le Honduras, la Guyane, la Dominique et Saint-Kitts-et-Nevis. Les déportés viennent de Cuba, de Jamaïque, du Yémen, du Vietnam, du Laos ou du Myanmar. Aucun lien avec le pays où on les envoie.

Le prix de ces accords commence à filtrer. L’Eswatini a touché 5,1 millions de dollars pour accepter jusqu’à 160 personnes, selon Reuters et la BBC. Sur les quinze premiers déportés envoyés dans ce petit royaume d’Afrique australe, cinq croupissent encore dans une prison de haute sécurité, les deux derniers ayant été rapatriés en Jamaïque et au Cambodge. Le Costa Rica, dernier pays à avoir signé (lundi 31 mars), s’est engagé à recevoir 25 déportés par semaine, rapporte AP. L’accord, qualifié de « non contraignant » par San José, a été négocié par Kristi Noem, l’ancienne secrétaire à la Sécurité intérieure limogée par Trump début mars, qui parcourt l’Amérique latine en émissaire spéciale.

Moins de cent déportés, des centaines d’ordres en attente

Les chiffres donnent le vertige par leur disproportion. D’un côté, plus de 63 000 personnes détenues par l’agence ICE (Immigration and Customs Enforcement) au 12 mars 2026, selon les données fédérales. De l’autre, moins de cent déportations vers des pays tiers effectivement réalisées, d’après le décompte de Third Country Deportation Watch, un outil créé par Refugees International et Human Rights First.

Mais des centaines d’ordres de déportation vers l’Ouganda ont déjà été émis, selon l’Associated Press. Le ministre d’État ougandais aux Affaires étrangères, Oryem Okello, a lui-même suggéré que Washington attendait d’accumuler suffisamment de personnes pour rentabiliser chaque vol. « On ne peut pas faire un ou deux à la fois. Des avions pleins, c’est la méthode la plus efficace », a-t-il déclaré au Guardian.

L’Ouganda, déjà premier pays d’accueil de réfugiés en Afrique

Le choix de l’Ouganda n’a rien d’anodin. Le pays héberge déjà près de deux millions de réfugiés et demandeurs d’asile, principalement venus de la République démocratique du Congo, du Soudan du Sud, de l’Éthiopie et de l’Érythrée. C’est le premier pays d’accueil du continent africain et le troisième au monde, selon le HCR. Ajouter des déportés américains à cette charge, sans financement public annoncé, pose la question des ressources.

La Uganda Law Society n’a pas attendu pour réagir. L’organisation d’avocats a qualifié le processus de « indigne, éprouvant et déshumanisant », accusant les deux gouvernements d’avoir « réduit ces personnes à l’état de marchandise, au profit d’intérêts privés des deux côtés de l’Atlantique ». Elle a annoncé des recours devant les tribunaux ougandais et les juridictions régionales est-africaines.

Un « trou noir » juridique sur trois continents

Pour les juristes spécialisés en droit de l’immigration, ces déportations vers des pays tiers soulèvent un problème fondamental : les personnes expulsées se retrouvent dans un vide juridique. Elles ne bénéficient plus de la procédure d’asile américaine, n’ont aucun statut dans le pays d’accueil et ne parlent souvent pas la langue locale. AP parle d’un « trou noir juridique ». Les experts consultés par NPR soulignent que certaines déportations, vers la Libye ou le Soudan du Sud, violent potentiellement le principe de non-refoulement, qui interdit d’envoyer des personnes vers des pays où elles risquent des persécutions.

Un rapport publié par Human Rights First et l’ONG Raices, basé sur le centre de détention familial de Dilley, au Texas, documente des conditions de détention alarmantes : entre avril 2025 et février 2026, des nourrissons et des enfants en bas âge figuraient parmi les 5 600 personnes incarcérées dans cet établissement.

Le prochain vol vers l’Ouganda n’a pas de date officielle. Mais les ordres de déportation continuent de s’accumuler, et la logistique, selon Kampala, n’est qu’une question de remplissage d’avion. Pendant ce temps, le Costa Rica s’apprête à recevoir ses premiers déportés d’ici quelques jours, et Washington négocie avec de nouveaux partenaires dont les noms n’ont pas encore filtré.