5,5 millions de roubles la première année, logement gratuit, frais de scolarité annulés au retour. Sur le papier, l’offre ressemble à un programme d’alternance en or. En réalité, elle mène les étudiants russes aux commandes de drones de combat en Ukraine. Selon des documents consultés par Reuters et des témoignages recueillis par le Moscow Times, au moins 70 universités dans 23 régions russes participent désormais au recrutement. Les campus sont devenus les nouveaux bureaux d’enrôlement du Kremlin.
60 000 euros pour un contrat « d’un an »
Les chiffres ont de quoi faire tourner la tête d’un étudiant russe moyen. L’Université fédérale d’Extrême-Orient à Vladivostok promet un salaire de 5,5 millions de roubles (environ 60 000 euros) la première année, une prime de 2,5 millions de roubles après la formation, une allocation mensuelle de 240 000 roubles et une prime de 200 000 roubles versée par l’université elle-même. L’établissement prend aussi en charge les équipements militaires et l’armement.
À Moscou, l’Université d’État de génie civil présente les postes d’opérateurs de drones comme une « opportunité professionnelle ». À Saint-Pétersbourg, un établissement annonce une rémunération totale pouvant grimper à sept millions de roubles, soit 75 000 euros. « Il ne s’agit pas seulement d’une occasion de faire vos preuves, mais aussi d’une plateforme unique pour votre épanouissement social et votre avancement professionnel », promet l’université de Vladivostok dans un document publié le 19 mars, rapporte Reuters.
Des quotas imposés aux recteurs
La démarche ne relève pas du simple affichage. Selon le Moscow Times et le média indépendant russe DW, le vice-Premier ministre Dmitri Tchernychenko a convoqué les directeurs de plusieurs universités et leur a donné instruction de recruter des étudiants pour les troupes de drones. Un quota a été fixé pour chaque établissement : entre 0,5 et 2 % du nombre total d’étudiants, selon le témoignage d’un employé d’une université moscovite recueilli par DW sous couvert d’anonymat.
32 recrues attendues à Vladivostok, 200 à l’université des sciences humaines de Moscou. Si un recteur ne remplit pas son quota, il risque d’être soupçonné de « déloyauté » et de perdre son poste, précise le témoin. La mécanique est rodée : au départ, seules les grandes universités techniques et les facultés militaires étaient visées. Depuis janvier 2026, le filet s’est élargi à l’ensemble des filières.
Des examens transformés en outil de pression
Le procédé le plus inquiétant concerne les étudiants en difficulté scolaire. Selon le même témoin cité par DW, le taux d’échec aux examens a récemment grimpé de manière significative dans son université. « Les étudiants échouent en masse. Avant, un professeur pouvait encore sauver un étudiant lors d’un examen, mais maintenant, il y a deux examinateurs », explique-t-il. Le Moscow Times rapporte des scènes où des doyennes interpellent des amphithéâtres entiers : « Êtes-vous tous des lâches, assis là à craindre pour votre vie ? »
Les étudiants menacés d’exclusion se retrouvent face à un choix : signer un contrat avec l’armée pour servir dans les troupes de drones, ou effectuer le service militaire obligatoire classique. La pression est d’autant plus forte que ces campagnes sont organisées pendant la période des examens d’hiver, quand la menace d’exclusion pèse le plus.
Un contrat « d’un an » qui n’en finit pas
Sur le papier, les universités promettent un engagement d’un an, assorti d’un congé académique renouvelable et d’une réintégration garantie. Dans les faits, la réalité juridique est bien différente. Artyom Klyga, avocat du Mouvement d’objection de conscience, une organisation russe considérée comme « agent de l’étranger » par Moscou, alerte : les contrats signés par les étudiants sont des contrats de service militaire standard, juridiquement à durée indéterminée.
Concrètement, le contrat court jusqu’à ce que Vladimir Poutine mette fin à la mobilisation partielle, rappelle l’avocat à DW. Des décisions de justice russes confirment ce caractère indéfini. Le député de la Douma Andreï Kartapolov l’a lui-même reconnu dans une interview dont la vidéo a ensuite été supprimée, rapporte DW. En clair, un étudiant qui signe pour « un an » peut rester mobilisé bien au-delà.
Les opérateurs de drones, cibles prioritaires sur le front
Le poste n’est pas non plus aussi confortable que les brochures le suggèrent. Les opérateurs de drones des deux camps travaillent généralement à une certaine distance de la ligne de front, selon Reuters. Mais ils figurent parmi les cibles de « grande valeur » : traqués et éliminés dès que leur position est repérée. La guerre des drones est devenue centrale dans le conflit ukrainien, et les pertes dans ces unités rendent le besoin en effectifs permanent.
Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité russe, assure que le système fonctionne : plus de 400 000 personnes se sont engagées en 2025 et plus de 80 000 depuis le début de 2026, a-t-il déclaré aux médias d’État. Le Kremlin maintient que la Russie « ne manque pas de recrues » et rejette toute idée de mobilisation générale. Les chiffres de pertes avancés par l’Ukraine sont contestés par Moscou.
Des entreprises mises à contribution à Riazan
Le recrutement ne se limite pas aux campus. Dans la région de Riazan, au centre du pays, des entreprises disposent désormais de quotas pour fournir des travailleurs à l’armée, rapporte Reuters. Le tissu économique civil est ainsi progressivement mis au service de l’effort de guerre, sans que le mot « mobilisation » soit prononcé.
Le portail indépendant Echo a recensé au moins 70 établissements d’enseignement impliqués dans 23 régions, y compris en Crimée, la péninsule ukrainienne annexée par la Russie. Près de la moitié se trouvent à Saint-Pétersbourg, selon la plateforme T-Invariant. Pour Moscou, les étudiants en ingénierie et aéronautique représentent la main-d’œuvre idéale : qualifiée, disponible et captive. Le calcul est simple. La facture, elle, ne figure dans aucune brochure universitaire.