1 800 civils tués en trois ans, 2,1 millions de déplacés, 5 000 écoles fermées. Au Burkina Faso, la guerre ne fait pas la une. Mais les morts s’accumulent, et le capitaine Ibrahim Traoré vient de livrer un aveu glaçant.

Jeudi 2 avril, face aux caméras de la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB), la chaîne d’État, le président autoproclamé de 37 ans a balayé toute idée d’élections. « Les gens doivent oublier la question de la démocratie. Il faut dire la vérité, la démocratie n’est pas pour nous », a-t-il déclaré. Un dirigeant qui assume, en direct et à visage découvert, de tirer un trait sur le suffrage universel dans son pays.

Deux coups d’État en neuf mois

Pour comprendre la scène, il faut remonter à janvier 2022. Un premier putsch renverse le président élu Roch Marc Christian Kaboré. Neuf mois plus tard, en septembre, Ibrahim Traoré renverse à son tour le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, l’homme du premier coup. Depuis, le capitaine dirige sans partage.

Le retour à un régime civil était prévu pour 2024. La junte a repoussé l’échéance à 2029, avant que Traoré ne déclare cette semaine que la question ne se pose même plus. En janvier, il a interdit purement et simplement les partis politiques. L’opposition est muselée, les médias indépendants réduits au silence. Le Guardian, Human Rights Watch et plusieurs organes de presse internationaux sont interdits dans le pays depuis avril 2024.

Un rapport accablant publié la veille

La déclaration de Traoré tombe au pire moment. Le 2 avril, soit la veille de l’interview, Human Rights Watch (HRW) a rendu public un rapport de 316 pages intitulé « None Can Run Away » (Personne ne peut fuir). Le constat dépasse tout ce qui avait été documenté jusque-là.

Plus de 1 800 civils ont été tués depuis 2023, par l’armée burkinabè et ses milices alliées d’un côté, par le groupe djihadiste Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimin (JNIM, lié à Al-Qaïda) de l’autre. Les enquêteurs ont interrogé plus de 450 personnes dans cinq pays et analysé des milliers d’heures de vidéos, des images satellites et des documents officiels pour reconstituer 57 incidents majeurs.

L’un des épisodes les plus meurtriers remonte à décembre 2023. Lors de l’opération « Tchéfari 2 », l’armée et les milices Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) ont tué plus de 400 civils dans une quinzaine de villages autour de Djibo, dans le nord du pays. « Les miliciens ont ouvert le feu. Mes deux filles sont mortes sur le coup », a témoigné une femme de 35 ans auprès de HRW. Les enquêteurs rapportent qu’un milicien aurait ordonné de « s’assurer que personne ne respire avant de repartir ».

Nettoyage ethnique contre les Peuls

Le rapport documente ce que HRW qualifie de nettoyage ethnique visant les communautés peules (Fulani), accusées sans discernement de soutenir les djihadistes. En novembre 2023, dans le village de Bassé (ouest), des milices progouvernementales ont exécuté 13 civils peuls, dont 6 femmes et 4 enfants. « Tous les corps, sauf celui de mon fils, étaient regroupés dans la cour, les yeux bandés avec leurs vêtements déchirés, les mains liées dans le dos, criblés de balles », a raconté un homme de 41 ans.

Le JNIM n’est pas en reste. Le 24 août 2024, le groupe a massacré au moins 133 civils, dont des dizaines d’enfants, dans la ville de Barsalogho (centre), accusant toute la communauté de collaboration avec les milices. « Les combattants tiraient sans arrêt, comme s’ils avaient des munitions à l’infini. Les gens tombaient comme des mouches », a décrit un survivant de 39 ans qui a perdu cinq membres de sa famille ce jour-là.

5 000 écoles fermées, 6 millions de personnes en détresse

Les chiffres de la Commission européenne et des Nations unies dessinent un pays au bord de l’effondrement. Selon les données ACLED (Armed Conflict Location and Event Data), les violences ont causé 7 522 morts en 2024, puis 4 751 sur les neuf premiers mois de 2025. Le plan de réponse humanitaire de l’ONU estime à 5,9 millions le nombre de Burkinabè ayant besoin d’aide, soit plus du quart de la population.

Plus de 5 000 écoles restent fermées, privant 800 000 enfants de scolarité. Quelque 424 centres de santé sont hors service, coupant plus de 4 millions de personnes de tout accès aux soins. Vingt-neuf localités sont sous blocus, où vivent environ 1,1 million d’habitants que l’aide humanitaire peine à atteindre, d’autant que la junte a interdit les transferts d’argent dans tout le pays.

Un capitaine populaire, mais loin de ses promesses

Traoré reste pourtant populaire dans une partie de l’Afrique de l’Ouest. Son discours anti-français et anti-occidental, qui s’inscrit dans la lignée de Thomas Sankara, le président révolutionnaire assassiné en 1987, séduit bien au-delà des frontières burkinabè. Mais la promesse initiale de vaincre l’insurrection djihadiste, qui ravage le Sahel depuis 2014, reste un échec cuisant.

Le JNIM contrôle de vastes zones rurales, mine les routes, détruit les ponts et les infrastructures de communication. Les convois humanitaires doivent circuler sous escorte armée sur les axes les plus dangereux. Et la junte, plutôt que de protéger les civils, les prend pour cibles quand ils appartiennent à la mauvaise ethnie.

La communauté internationale appelée à réagir

HRW conclut que le président Traoré, en tant que commandant suprême des forces armées, et six hauts responsables militaires pourraient être poursuivis pour crimes contre l’humanité au titre de la responsabilité de commandement. Quatre commandants du JNIM, dont le chef suprême Iyad Ag Ghaly, déjà visé par un mandat de la Cour pénale internationale (CPI) pour des crimes commis au Mali en 2012-2013, sont dans le même cas.

« L’ampleur des atrocités au Burkina Faso dépasse l’entendement, tout comme l’absence d’attention mondiale à cette crise », a déclaré Philippe Bolopion, directeur exécutif de HRW. L’organisation demande à l’Union africaine, à l’Union européenne, aux États-Unis et au bureau du procureur de la CPI d’ouvrir un examen préliminaire et d’imposer des sanctions ciblées contre les commandants identifiés.

Le prochain rendez-vous théorique reste 2029, date à laquelle la junte avait promis de rendre le pouvoir. Après les déclarations de jeudi, plus personne n’y croit.