Elio Darmon avait 78 ans, un casier judiciaire chargé et un secret qui pesait depuis quatre décennies. Mercredi 1er avril, son corps a été découvert dans sa maison de Brandérion, dans le Morbihan. Des gendarmes et des techniciens de la police scientifique en combinaisons blanches ont investi les lieux. Des scellés ont été posés sur toutes les ouvertures. Le parquet a ouvert une enquête pour déterminer les causes du décès.
Ce n’est pas la mort d’un retraité ordinaire. Darmon était le témoin central de la nouvelle information judiciaire ouverte en 2015 sur l’affaire Robert Boulin, l’un des mystères les plus tenaces de la Ve République. Et en septembre dernier, il avait déjà été la cible de tirs à son ancien domicile de Languidic, à quelques kilomètres de là.
40 ans de silence, puis une bombe sur procès-verbal
Robert Boulin, 59 ans, ministre du Travail en exercice sous le gouvernement de Raymond Barre, a été retrouvé mort le 30 octobre 1979 dans l’étang Rompu, en forêt de Rambouillet. L’enquête de la police judiciaire de Versailles avait conclu à un suicide par noyade et empoisonnement aux barbituriques. La thèse officielle n’a jamais convaincu la famille du ministre, qui se bat depuis plus de quarante ans pour faire reconnaître un assassinat politique.
Elio Darmon s’est manifesté auprès de la justice après 2015, brisant quarante ans de silence. Cet ancien proche du grand banditisme, qui a longtemps blanchi des fonds dans l’immobilier selon Franceinfo, a livré un témoignage explosif sur procès-verbal. Il affirmait avoir fréquenté, à la fin des années 1970, une boîte libertine des Hauts-de-Seine où se retrouvait le tout-Paris. C’est là, selon ses déclarations, que des membres du SAC (Service d’Action Civique, la milice officieuse du parti gaulliste) auraient raconté devant lui avoir passé à tabac Robert Boulin. Le ministre aurait succombé à un arrêt cardiaque pendant le passage à tabac.
Des coups de feu, puis le silence
Le témoignage de Darmon avait relancé l’enquête à un moment où celle-ci semblait dans l’impasse. Mais en août 2025, le parquet de Lorient a ouvert une enquête pour « violence avec usage d’une arme » après que des tirs ont visé Darmon à Languidic, où il résidait alors. Les enquêteurs cherchaient à établir si cette fusillade avait un lien avec l’affaire Boulin. Huit mois plus tard, Darmon est mort.
Selon Le Télégramme, qui a révélé l’information ce vendredi 3 avril, le corps a été retrouvé dans une maison située en bordure de la voie de chemin de fer, dans une impasse. Le maire de Brandérion, Gwenaël Le Bouille, a confirmé le décès après avoir été alerté par les gendarmes mercredi soir. L’avocate de Darmon n’a pas communiqué publiquement sur les circonstances du décès.
46 ans de combat judiciaire
L’affaire Robert Boulin est un feuilleton judiciaire qui traverse les décennies. En 1983, la famille du ministre, conseillée par l’avocat Jacques Vergès, dépose plainte contre X. L’instruction dure neuf ans et débouche sur un non-lieu en 1991, confirmé en appel puis en cassation en 1992. Pendant vingt-trois ans, le dossier dort dans les archives.
En 2015, de nouveaux témoignages (dont celui de Darmon) conduisent le parquet de Versailles à rouvrir une information judiciaire, cette fois pour « arrestation, enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat ». La qualification pénale a changé : on ne parle plus de suicide. Fabienne Boulin, la fille du ministre, a par la suite assigné l’État français pour « faute lourde » en 2021, reprochant aux autorités d’avoir bâclé l’enquête initiale et couvert les responsables.
Plusieurs éléments ont alimenté les doutes au fil des années. Des expertises médico-légales contradictoires sur la quantité de barbituriques retrouvée dans le corps. Des traces de coups relevées lors de la première autopsie, minimisées dans le rapport officiel. L’existence de lettres posthumes dont certaines versions diffèrent. Et surtout, le rôle trouble du SAC, cette organisation parallèle créée en 1960 pour défendre le régime gaulliste, dissoute en 1982 après le massacre d’Auriol où un de ses responsables et sa famille ont été assassinés par d’autres membres.
Un témoin encombrant de plus qui disparaît
La mort d’Elio Darmon s’inscrit dans une série troublante. Plusieurs témoins ou acteurs de l’affaire Boulin sont décédés dans des circonstances qui ont suscité des questions. Henri Tournet, l’homme d’affaires au centre du scandale immobilier qui avait éclaboussé Boulin juste avant sa mort, est décédé en 1990. Patrice Blank, le conseiller en communication du ministre, est mort en 2001.
Le témoignage de Darmon avait une particularité qui le rendait précieux pour l’instruction : il ne provenait pas du cercle politique ou familial de Boulin, mais du milieu du grand banditisme. Il offrait une version des faits venue d’un monde souterrain, celle d’un homme qui n’avait aucun intérêt politique à défendre la thèse de l’assassinat. C’est précisément ce qui rendait sa parole redoutable pour ceux qu’elle visait.
L’enquête ouverte par le parquet devra désormais répondre à deux questions : comment Elio Darmon est-il mort ? Et pourquoi un homme qui avait déjà essuyé des tirs quelques mois plus tôt a-t-il fini par mourir seul, dans une impasse bretonne, à 800 kilomètres de l’étang où un ministre a été retrouvé il y a 46 ans ? L’information judiciaire de Versailles sur la mort de Robert Boulin est toujours en cours. La prochaine échéance connue est l’examen de la plainte de Fabienne Boulin contre l’État, dont la date d’audience n’a pas encore été fixée.