1 500 milliards de dollars pour les armes. 73 milliards de moins pour les hôpitaux, les crèches et les écoles. Le projet de budget fédéral 2027, publié vendredi 3 avril par la Maison-Blanche, redistribue les cartes de la puissance américaine avec une brutalité sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.
+42 % pour le Pentagone, la plus forte hausse en 80 ans
Le document de 92 pages rédigé par le directeur du budget Russell Vought fixe les dépenses militaires à 1 500 milliards de dollars pour l’année fiscale 2027, contre 901 milliards actuellement. Soit une augmentation de 42 % en un seul exercice. La Maison-Blanche elle-même compare cette trajectoire aux niveaux « juste avant la Seconde Guerre mondiale », quand les dépenses militaires représentaient jusqu’à 40 % du PIB. Sous Reagan, au plus fort de la course aux armements avec l’URSS, le budget défense avait culminé à 581 milliards de dollars constants (base 2015). Trump propose de pulvériser ce record.
Le président justifie cette envolée par des « temps troublés et dangereux ». La guerre en Iran, qui entre dans sa sixième semaine, consume des stocks de munitions à un rythme que les industriels peinent à suivre. Les missiles Tomahawk tirés sur l’Iran partent plus vite que les lignes de production ne les remplacent, selon CBS News. Le budget prévoit 65,8 milliards pour de nouveaux navires, le réapprovisionnement des arsenaux et une hausse de solde de 5 à 7 % pour les militaires.
Le « Golden Dome », bouclier spatial à 175 milliards
Au cœur du budget figure un programme hérité d’un décret présidentiel : le Golden Dome, un système de défense antimissile inspiré du Dôme de fer israélien. Des capteurs et des intercepteurs déployés dans l’espace, des lasers à énergie dirigée et des intercepteurs cinétiques terrestres doivent former un bouclier à l’échelle continentale. Coût total du projet, selon Trump lui-même lors d’une conférence de presse en mai 2025 : 175 milliards de dollars, achèvement promis avant la fin de son mandat.
Le Congrès a déjà versé un « acompte » dans la loi budgétaire adoptée l’an dernier, qui incluait 175 milliards supplémentaires pour la défense. Le nouveau budget 2027 « finance massivement » la suite, selon le résumé publié par la Maison-Blanche, sans détailler la ventilation exacte.
La liste des programmes sacrifiés
Pour compenser une partie de l’addition, le projet de budget tranche 73 milliards dans les dépenses civiles, soit une réduction de 10 %. La logique tient en une phrase prononcée par Trump lors d’un déjeuner de Pâques à la Maison-Blanche, mercredi : « Les États-Unis ne peuvent pas s’occuper des crèches. Nous faisons la guerre. Les États doivent se débrouiller. »
Selon la liste publiée par Newsweek à partir du document officiel, les coupes les plus lourdes frappent :
La santé : 5 milliards de moins pour les Instituts nationaux de la santé (NIH), suppression de plusieurs de ses centres de recherche, dont celui dédié aux disparités de santé entre minorités. Le programme d’aide au chauffage pour les foyers modestes (LIHEAP) perd 4 milliards.
L’éducation : 8,5 milliards retirés des subventions fédérales aux écoles primaires et secondaires, suppression des programmes pour l’enseignement bilingue, les centres d’équité et la formation des enseignants. Le programme Job Corps, qui formait 60 000 jeunes défavorisés par an, disparaît avec ses 1,6 milliard.
L’environnement : la NOAA (océans et atmosphère) perd 1,6 milliard, l’EPA voit ses programmes de justice environnementale supprimés, et 15,2 milliards de financements pour les énergies renouvelables issus de la loi bipartisane sur les infrastructures sont annulés.
La NASA n’est pas épargnée : plus de 40 missions scientifiques sont rayées, dont le retour d’échantillons de Mars. Le lanceur SLS et la capsule Orion, piliers du programme Artemis, entrent en phase d’extinction progressive. La Station spatiale internationale perd 1,1 milliard.
Raytheon dans le viseur
Parallèlement au budget, Trump a ciblé nommément Raytheon, le fabricant des missiles Tomahawk, Javelin et Stinger. Le président menace de couper les contrats du Pentagone si l’industriel ne cesse pas ses rachats d’actions et n’investit pas davantage dans ses capacités de production. « Soit Raytheon se met au niveau, soit ils ne feront plus affaire avec le département de la Guerre », a écrit Trump sur Truth Social, ressuscitant au passage le nom abandonné du Pentagone depuis 1947.
Un décret exécutif signé le même jour ordonne au département de la Défense d’auditer les sous-traitants en retard de livraison qui continuent à distribuer des dividendes et des rachats d’actions. À Wall Street, Northrop Grumman a chuté de 5,5 %, Lockheed Martin de 4,8 % et RTX (maison-mère de Raytheon) de 2,5 % dans la foulée.
Les droits de douane, promesse impossible
Trump assure pouvoir financer la hausse militaire grâce aux droits de douane, devenus sa recette miracle. Les recettes douanières et taxes d’accise ont atteint 288,5 milliards de dollars en 2025, contre 98,3 milliards en 2024, selon le Bipartisan Policy Center. La hausse est réelle, mais représente à peine la moitié de l’augmentation demandée au Pentagone. Et Trump promet aussi de financer avec ces mêmes tarifs des dividendes aux contribuables, le remboursement de la dette nationale et, désormais, le budget militaire.
Le projet, qui ne constitue qu’un point de départ pour les négociations au Congrès, se heurtera à la fois aux démocrates, partisans d’une parité entre dépenses militaires et sociales, et aux « faucons du déficit » républicains qui refusent de creuser davantage la dette fédérale, déjà supérieure à 36 000 milliards de dollars.
Quand la guerre dicte les priorités
Le dernier président à avoir demandé une hausse comparable en pourcentage se nommait Franklin Roosevelt, en 1940, face à la montée du nazisme. Sous Reagan, la hausse cumulée atteignait 50 % sur tout le mandat, pas en une seule année. Ce budget 2027 traduit une réalité que l’administration refuse de chiffrer publiquement : la guerre en Iran coûte des dizaines de milliards de dollars par mois, et les stocks de munitions fondent.
Le Congrès devrait commencer l’examen des projets de loi de finances dans les semaines qui viennent. Le bras de fer entre canons et crèches ne fait que commencer.