152 millions de dollars pour la première année. C’est la somme que la Maison Blanche vient de réclamer au Congrès pour transformer un musée à ciel ouvert en prison fédérale de haute sécurité. Le problème : l’île en question n’a ni eau courante, ni tout-à-l’égout, et la facture totale pourrait dépasser les 2 milliards.
Un site touristique à 60 millions de recettes annuelles
Alcatraz, c’est d’abord un site du patrimoine national américain. Classée monument historique en 1986, l’île accueille 1,5 million de visiteurs chaque année et génère environ 60 millions de dollars de recettes touristiques, selon le National Park Service. C’est l’un des parcs nationaux les plus fréquentés du pays. Depuis 1973, le public y découvre les cellules où furent enfermés Al Capone, George « Machine Gun » Kelly ou Robert Stroud, le fameux « homme aux oiseaux ».
Dans sa proposition de budget pour l’année fiscale 2027, publiée vendredi 3 avril, l’administration Trump demande au Congrès de débloquer 152 millions de dollars pour « reconstruire Alcatraz en établissement pénitentiaire sécurisé de pointe ». La demande s’inscrit dans un plan d’investissement de 1,7 milliard de dollars pour le Bureau fédéral des prisons (BOP). Aucune estimation du coût total du projet n’a été communiquée par la Maison Blanche.
Pas d’eau, pas d’égouts, tout arrive par bateau
L’île se trouve à 2,4 kilomètres de la côte de San Francisco, en plein milieu de la baie. Elle ne dispose d’aucune source d’eau douce. À l’époque de la prison, près d’un million de gallons (3,8 millions de litres) devaient être acheminés par barge chaque semaine. La nourriture, les fournitures, le courrier : tout transitait par bateau. Les eaux usées étaient rejetées directement dans la baie, un système aujourd’hui interdit par les normes environnementales fédérales.
C’est précisément pour ces raisons que le pénitencier a fermé ses portes le 21 mars 1963. Le Bureau des prisons estimait alors qu’Alcatraz coûtait trois fois plus cher à exploiter que n’importe quel autre établissement fédéral. Au moment de la fermeture, les travaux de rénovation nécessaires étaient chiffrés entre 3 et 5 millions de dollars de l’époque, soit entre 30 et 50 millions en dollars actuels, sans compter les frais de fonctionnement.
Reagan avait déjà tenté le coup en 1981
Donald Trump n’est pas le premier président à caresser cette idée. En 1981, l’administration de Ronald Reagan avait étudié la possibilité de remettre Alcatraz en service, rapporte USA Today. Le projet avait été abandonné pour quatre raisons : l’absence d’infrastructures, le statut historique du site, sa popularité touristique et sa capacité limitée à 336 détenus. À titre de comparaison, les États-Unis comptent aujourd’hui plus de 150 000 détenus fédéraux, selon le BOP.
Avec une capacité maximale de 275 prisonniers à son apogée, Alcatraz représentait moins de 1 % de la population carcérale fédérale. Le rapport coût-efficacité posait déjà problème il y a 45 ans.
Des obstacles juridiques considérables
L’île se trouve sous la juridiction du ministère de l’Intérieur, au sein de la Golden Gate National Recreation Area, un parc national créé par le Congrès en 1972. La loi fédérale impose au National Park Service de « préserver la zone de loisirs, autant que possible, dans son cadre naturel, et de la protéger contre tout développement qui détruirait la beauté paysagère et le caractère naturel du site ».
Le terrain est aussi protégé par le Historic Preservation Act, le National Environmental Protection Act et le Park Service Organic Act. Selon le sénateur californien Scott Wiener, cité par KQED, le coût réel de la transformation dépasserait les 2 milliards de dollars. « La démence de Trump continue de prendre le dessus », a déclaré le sénateur. « Transformer Alcatraz en prison, ça n’arrivera pas, et nous ne le laisserons pas en faire son nouveau goulag. »
Nancy Pelosi promet de bloquer le projet au Congrès
L’ancienne présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a qualifié la proposition d' »absurde » et promis de s’y opposer par tous les moyens. « Reconstruire Alcatraz en prison moderne est une idée stupide qui ne serait rien d’autre qu’un gaspillage de l’argent des contribuables et une insulte à l’intelligence du peuple américain », a-t-elle déclaré vendredi, selon la BBC.
Le sénateur Adam Schiff a renchéri en estimant que le projet serait « d’un coût prohibitif » et qu’il s’inscrivait dans une offensive plus large de l’administration Trump contre les parcs nationaux. « Trump devrait se concentrer sur la baisse du coût de la vie pour les Américains, pas sur l’augmentation du coût de nos prisons », a-t-il ajouté, rapporte le Los Angeles Times. La sénatrice Patty Murray a souligné que le budget fédéral ignore des milliards de dollars de besoins en réparations dans les prisons existantes.
Un symbole politique avant tout
Trump avait lancé l’idée en mai 2025, après une visite sur l’île. Sur Truth Social, il avait écrit : « La réouverture d’ALCATRAZ sera un symbole de Loi, d’Ordre et de JUSTICE. » En juillet 2025, la procureure générale Pam Bondi et le secrétaire à l’Intérieur Doug Burgum s’étaient rendus sur place. « Alcatraz pourrait accueillir les pires des pires, des prisonniers violents de classe moyenne, des immigrants illégaux », avait déclaré Bondi à Fox News.
Le Bureau des prisons avait alors indiqué travailler sur une estimation des coûts et un rapport de faisabilité. Vendredi, un porte-parole a déclaré à Reuters que l’agence « avançait, évaluait et formulait les actions nécessaires », sans fournir de détails supplémentaires. Aucune étude de faisabilité n’a été rendue publique.
Le maire de San Francisco, Daniel Lurie, avait résumé la situation dès l’année dernière en cinq mots : « Ce n’est pas une proposition sérieuse. » La demande budgétaire est désormais entre les mains du Congrès, où les deux partis devront décider si 152 millions de dollars méritent d’être investis dans une île sans eau, sans égouts et protégée par au moins trois lois fédérales. Le vote sur le budget 2027 est prévu dans les prochains mois.