Aucun pape n’avait posé le pied en Algérie. Lundi 13 avril, Léon XIV atterrit à Alger pour entamer un voyage de onze jours à travers quatre pays africains, le plus long de son pontificat. Première étape : la Grande Mosquée d’Alger, plus vaste lieu de culte musulman du continent, et l’un des plus imposants au monde.
Un augustinien sur la terre d’Augustin
Le geste n’a rien d’anodin. Robert Francis Prevost, devenu Léon XIV en 2025, appartient à l’ordre des Augustins. Saint Augustin, le théologien dont l’ordre tire son nom, est né à Thagaste (aujourd’hui Souk Ahras, dans l’est algérien) en 354 et a passé les trente-cinq dernières années de sa vie comme évêque d’Hippone, l’actuelle Annaba. Le pape américain connaît déjà le terrain : il s’y était rendu en 2001 pour un colloque international sur Augustin, puis en 2013 pour bénir la basilique restaurée de l’évêque antique. Mais cette fois, il revient avec la tiare, pas en simple prieur général.
Selon Mgr Diego Sarrió Cucarella, spécialiste du dialogue islamo-chrétien au Vatican, « l’accent est moins mis sur l’Église elle-même que sur ce que cette visite représente pour le pays : un geste de paix, de dialogue et de reconnaissance internationale ». L’Algérie, 45 millions d’habitants dont 99 % de musulmans sunnites, ne compte qu’environ 8 000 catholiques, pour la plupart des résidents étrangers subsahariens ou européens. L’Église locale se décrit elle-même comme « jeune et discrète ».
Du mémorial des martyrs à la mosquée géante
Le programme du 13 avril ressemble à un exercice d’équilibrisme diplomatique. Dès 9 h 45, Léon XIV se rend au Maqam Echahid, le Mémorial des martyrs qui domine les hauteurs d’Alger. Ce monument de 92 mètres, inauguré en 1982, rend hommage aux combattants de la guerre d’indépendance contre la France (1954-1962). Un pape qui s’incline devant les victimes d’une guerre coloniale française, dans un pays qui a récemment voté une loi qualifiant 130 ans de colonisation de « crime » : la symbolique parle d’elle-même.
Après une rencontre avec le président algérien au palais présidentiel, le pontife prend la direction de la Djamaa el-Djazaïr, la Grande Mosquée d’Alger. Inaugurée en 2019, elle peut accueillir 120 000 fidèles. Son minaret culmine à 265 mètres, le plus haut du monde. C’est dans ce cadre que Léon XIV entend porter son message de coexistence entre chrétiens et musulmans, loin des fractures géopolitiques qui secouent le pourtour méditerranéen.
Notre-Dame d’Afrique, l’autre symbole
En fin d’après-midi, changement de décor. Le pape visite les Sœurs missionnaires augustiniennes dans le quartier populaire de Bab El Oued, puis rejoint la basilique Notre-Dame d’Afrique, perchée sur les hauteurs nord de la capitale. Construite en 1872, elle porte une inscription célèbre au-dessus de l’abside : « Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans. » Peu de lieux incarnent aussi clairement cette cohabitation que le Vatican cherche à promouvoir.
Pour les quelque 8 000 catholiques d’Algérie, ce rassemblement dans la basilique représente un moment rare. L’Église d’Algérie fonctionne avec quatre diocèses, une poignée de prêtres et des moyens limités. « Nous sommes une Église jeune », résumait récemment un responsable du diocèse d’Alger dans les colonnes de Zenit. Jeune, mais vivante : la communauté grandit lentement, portée par les étudiants subsahariens et les convertis kabyles, essentiellement protestants évangéliques.
Annaba, le vrai pèlerinage
Le lendemain, mardi 14 avril, le programme prend une dimension plus personnelle. Léon XIV s’envole pour Annaba, à 600 kilomètres à l’est d’Alger. C’est là que se trouvent les ruines d’Hippone, la cité où Augustin a rédigé « Les Confessions » et « La Cité de Dieu », deux textes qui ont façonné la pensée occidentale pendant seize siècles. Le pape visitera le site archéologique, rencontrera des membres de son propre ordre religieux, puis célébrera la messe dans la basilique Saint-Augustin, érigée en 1900 sur la colline qui surplombe les vestiges antiques.
Pour un augustinien, fouler Hippone revêt une charge comparable à celle d’un franciscain visitant Assise. Léon XIV lui-même qualifie Augustin de « père spirituel ». Cette filiation n’est pas qu’intellectuelle : l’ordre augustinien, fondé au XIIIe siècle, structure toute sa vie communautaire autour des écrits de l’évêque d’Hippone. La visite du 14 avril est, de l’aveu même du Vatican, le cœur émotionnel du voyage.
Quatre pays, onze jours, un message
Après l’Algérie, Léon XIV poursuivra vers le Cameroun, l’Angola et la Guinée équatoriale, jusqu’au 23 avril. Le continent africain concentre aujourd’hui la croissance la plus rapide du catholicisme mondial : entre 2000 et 2025, le nombre de catholiques y a doublé pour dépasser 260 millions, selon les chiffres du Vatican. L’Afrique subsaharienne compte désormais plus de catholiques que l’Europe entière.
Ce basculement démographique explique l’ampleur du voyage. Mais c’est l’étape algérienne qui concentre l’attention diplomatique. Dans un contexte où les tensions entre Washington et Téhéran embrasent le détroit d’Ormuz et font grimper le baril au-dessus de 100 dollars, un pape américain qui prône le dialogue dans la plus grande mosquée d’Afrique envoie un signal qui dépasse la sphère religieuse.
La messe d’Annaba est prévue mardi à 15 h 30. Léon XIV regagnera Alger dans la soirée avant de décoller vers Yaoundé mercredi matin. L’Algérie aura eu son pape trente-six heures, après avoir attendu deux millénaires.