Soixante ans à s’écrire, trois mois de mariage, et à 86 ans elle s’est retrouvée menottée aux poignets et aux chevilles dans un centre de rétention de Louisiane. Marie-Thérèse, née près de Nantes, était partie en Alabama pour finir sa vie avec l’amour de ses vingt ans. L’ICE l’a cueillie le 1er avril 2026, sans que sa famille n’ait pu lui parler depuis.
Une histoire d’amour interrompue par la guerre froide
L’histoire commence dans les années 1950, sur une base de l’OTAN près de Saint-Nazaire. Marie-Thérèse y travaille comme secrétaire bilingue. Billy est un jeune soldat américain en poste en France. Ils tombent amoureux. Quand il est rappelé aux États-Unis, les lettres s’espacent, la distance fait son œuvre, chacun refait sa vie. Billy construit une carrière de pilote d’hélicoptère dans l’armée de l’air américaine, fait le Vietnam, monte jusqu’au grade de colonel. Marie-Thérèse se marie en France, a un fils, s’installe à Orvault, en Loire-Atlantique.
En 2010, un vieux carnet d’adresses remis à jour, une enveloppe qui part, une réponse quelques semaines plus tard : ils recommencent à correspondre. Tous les deux sont encore mariés à l’époque. Le temps fait son travail. Marie-Thérèse perd son mari, Billy se retrouve veuf lui aussi. En 2022, ils sont libres. Fin 2024, elle traverse l’Atlantique, s’installe chez lui à Anniston, une petite ville du nord de l’Alabama, et l’épouse. Elle a 84 ans, il en a 85.
Veuve pour la deuxième fois en trois mois
Le bonheur est bref. Billy meurt brutalement en janvier 2026, trois mois après les noces. Sa veuve française se retrouve seule dans une maison qu’elle connaît à peine, dans une ville où elle n’a pas de famille, avec pour tout papier une carte de sécurité sociale américaine et un dossier de green card en cours d’instruction. L’avocat du couple devait déposer la demande définitive dans les jours qui ont suivi le décès. La procédure a ralenti, puis s’est enlisée.
Au même moment, un conflit de succession éclate. Le fils de Billy, issu d’un premier mariage, conteste l’héritage et, selon le témoignage de la famille française recueilli par Sud Ouest, aurait fait couper l’eau et l’électricité de la maison. Une audience civile est fixée au 9 avril. Marie-Thérèse, contre toute attente, la gagne sur le fond : le juge de comté reconnaît la validité du mariage et ses droits sur le logement. Mais à cette date, elle est déjà derrière les barreaux de l’immigration, à plus de mille kilomètres de là.
Huit agents pour une octogénaire
Le 1er avril au matin, des agents de l’Immigration and Customs Enforcement, l’agence fédérale de contrôle migratoire, se présentent à son domicile d’Anniston. Selon le récit que son fils Hervé livre à plusieurs médias français, dont franceinfo et France Bleu Loire Océan, Marie-Thérèse est menottée aux poignets et aux chevilles avant d’être embarquée. Direction un centre de rétention en Louisiane, où Washington concentre une grande partie de ses détenus migratoires depuis la reprise des grandes opérations de l’ICE début 2025.
Officiellement, il lui est reproché de ne pas disposer de titre de séjour permanent, sa demande étant encore en instruction. Aucune infraction pénale, aucun antécédent migratoire, aucun franchissement illégal n’apparaît dans les éléments publics du dossier. « On ne connaît pas les vraies motivations », a lâché son fils depuis Nantes, cité par Le Figaro. Il a appris la nouvelle par les voisins, après plusieurs jours sans signe de sa mère. Plus de dix jours après son arrestation, il n’avait toujours eu aucun contact direct avec elle : ni appel téléphonique, ni visite, ni lettre.
« Elle ne tiendra pas un mois »
La famille est d’autant plus inquiète que Marie-Thérèse souffre d’un cœur fragile et de douleurs chroniques au dos. Les conditions dans les centres de rétention de Louisiane sont régulièrement épinglées par les ONG américaines. Le bureau de l’inspecteur général du département de la Sécurité intérieure, dans un rapport rendu public en mars 2025, pointait un manque criant de soins médicaux et des températures de cellules inadaptées aux personnes âgées. « Elle ne tiendra pas un mois là-dedans », a confié Hervé à la radio régionale France Bleu Loire Océan. Il décrit une mère « solide, mais pas à ce point ».
Le consulat général de France à Atlanta s’est saisi du dossier. Un diplomate a été autorisé à rencontrer Marie-Thérèse en fin de semaine dernière. C’est le seul contact humain dont on est certain depuis son arrestation. Le Quai d’Orsay, sollicité par plusieurs titres de presse, indique suivre la situation « avec la plus grande attention » et accorder à la ressortissante sa protection consulaire. Officiellement, la France ne demande pas encore le rapatriement : la démarche doit venir de la détenue elle-même, à condition qu’elle puisse la formuler.
Un symptôme de la politique migratoire de 2026
Le cas Marie-Thérèse n’est pas isolé. Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025, l’ICE a reçu mandat d’intensifier les opérations contre les personnes sans statut migratoire permanent, y compris quand leur dossier est en cours d’instruction. Selon les chiffres publiés par l’agence et compilés par TRAC, centre de recherche de l’université de Syracuse, le nombre de personnes placées en rétention a dépassé 62 000 au premier trimestre 2026, un niveau inédit depuis 2019. Les plus de 65 ans représentent une part minoritaire mais croissante des placements.
Les histoires individuelles commencent à percer. En février, une retraitée canadienne de 81 ans avait été détenue trois semaines en Arizona pour un visa touristique dépassé. En mars, un veuf allemand de 74 ans avait été expulsé dans les 48 heures suivant son arrestation en Floride. Le ministère de la Sécurité intérieure n’a pas répondu aux demandes de commentaire de la presse française sur le cas de Marie-Thérèse. Contacté par Le Parisien, un porte-parole de l’ICE s’est borné à rappeler que « toute personne sans statut valide peut faire l’objet d’une mesure de rétention, sans considération d’âge ».
Une pétition, des élus, peu de leviers
Une pétition lancée par un collectif d’amis français et américains de Marie-Thérèse a dépassé les 40 000 signatures en quatre jours. La députée de Loire-Atlantique Sandrine Le Feur a interpellé le ministre des Affaires étrangères à l’Assemblée, demandant « une intervention au plus haut niveau ». À Washington, le cas est suivi par la cellule consulaire de l’ambassade de France, qui tente d’obtenir une audience d’immigration accélérée. Plusieurs avocats américains spécialisés dans le droit des étrangers se sont publiquement proposés pour la défendre bénévolement.
Sur le papier, Marie-Thérèse coche les cases d’un dossier solide : veuve d’un citoyen américain, mariage antérieur au décès, demande de green card déjà déposée, aucun antécédent judiciaire. Aux États-Unis, la règle dite du widow(er) waiver protège en théorie les conjoints de citoyens américains décédés pendant la procédure de naturalisation. Son application concrète dépend de la bonne volonté de l’administration. Et l’administration, en 2026, n’en est pas à accorder des sauf-conduits migratoires.
Une nouvelle audience est programmée devant un juge de l’immigration fin avril à La Nouvelle-Orléans. D’ici là, la famille espère surtout arracher un simple appel téléphonique. Soixante ans après la première lettre, l’histoire de Marie-Thérèse et Billy se joue désormais depuis une cellule, entre une carte de sécurité sociale et un dossier administratif qu’elle n’avait jamais imaginé devoir défendre seule.