« Je la pensais courageuse, je me suis trompé. » Le jugement est signé Donald Trump, publié ce mardi dans les colonnes du Corriere della Sera. Sa cible : Giorgia Meloni, qui vient de suspendre l’accord de coopération militaire entre l’Italie et Israël. Vingt ans de collaboration discrète, gelés en une phrase prononcée à Vérone.
La Première ministre italienne a choisi un salon des vins pour annoncer sa décision, ce 14 avril. « Au vu de la situation actuelle, le gouvernement a décidé de suspendre le renouvellement automatique de l’accord de défense avec Israël », a-t-elle déclaré aux journalistes qui la suivaient sur le stand. L’information, relayée d’abord par les agences italiennes ANSA et AGI, a pris toute l’Europe de court.
Un convoi de Casques bleus dans la ligne de mire
Pour comprendre le geste de Rome, il faut revenir une semaine en arrière, au Sud-Liban. Un véhicule des soldats italiens déployés dans la mission FINUL essuie plusieurs coups de semonce israéliens. Pas de blessé, mais une carrosserie criblée et des militaires européens qui se retrouvent, involontairement, sous le feu d’un allié. L’ambassadeur d’Israël est convoqué à la Farnesina dans la journée. Le ton monte.
Quarante-huit heures plus tard, Antonio Tajani atterrit à Beyrouth. Le ministre italien des Affaires étrangères, également vice-Premier ministre, n’y va pas par quatre chemins. « Le Liban est un pays frère. Je suis venu transmettre au président Aoun la solidarité de l’Italie face aux attaques inacceptables de l’armée israélienne contre la population civile », assène-t-il devant la presse libanaise. La phrase fait bondir Tel-Aviv, qui convoque à son tour l’ambassadeur italien. Le bras de fer diplomatique est ouvert.
Un accord pas si symbolique que ça
Le Memorandum of Understanding entre les deux pays remonte à 2005, validé côté israélien en 2006. Il se renouvelle automatiquement tous les cinq ans et couvre quatre volets : échange d’équipements militaires, formation du personnel, recherche et développement, coopération sur les systèmes d’information. Sur le papier, un bon vieux cadre bilatéral comme il en existe des dizaines en Europe.
Dans la pratique, la rupture vient s’ajouter à une longue liste de décisions déjà prises depuis le début de la guerre à Gaza en 2023. L’Italie avait déjà stoppé ses ventes d’armes à Israël, cessé d’acheter du matériel israélien, suspendu les entraînements conjoints. Il restait ce memorandum, symbole d’un lien stratégique qui durait depuis deux décennies. La décision a été prise lundi, en réunion à Rome, par un quatuor serré : Meloni, Tajani, le ministre de la Défense Guido Crosetto et le vice-Premier ministre Matteo Salvini. Crosetto a ensuite expédié une lettre à son homologue israélien Israel Katz pour formaliser la rupture.
Netanyahou balaye, Trump fulmine
La réaction israélienne a le mérite de la sobriété. Oren Marmorstein, porte-parole du ministère des Affaires étrangères à Jérusalem, a répondu sur X par une pirouette. « Nous n’avons aucun accord de sécurité avec l’Italie. Nous avons un protocole d’entente qui date de nombreuses années et qui n’a jamais contenu aucun élément substantiel », a-t-il écrit, niant dans la foulée toute conséquence opérationnelle. Une façon élégante de dire que Rome casse une porte déjà ouverte.
La sortie de Donald Trump, elle, ne passe pas dans la discrétion. Le président américain a choisi de s’exprimer dans la presse italienne, pays de Meloni, plutôt que sur ses réseaux. « Je suis choqué. Je pensais qu’elle avait du courage, je me suis trompé », a-t-il confié au Corriere della Sera. L’insulte est calculée : renvoyer à son manque de cran celle qui fut longtemps sa préférée dans le concert européen, au moment précis où elle prend sa décision la plus risquée politiquement. À Palazzo Chigi, aucun commentaire officiel n’a suivi la pique présidentielle.
L’Europe du Sud ferme ses couloirs aériens
Le geste italien n’arrive pas isolé. Depuis une dizaine de jours, l’Italie, l’Espagne et la France ont refusé aux avions militaires américains l’autorisation de traverser leur espace aérien pour rejoindre le théâtre moyen-oriental. Washington avait sollicité ces survols pour acheminer des renforts logistiques dans le cadre de la guerre avec l’Iran, selon les informations d’Al-Monitor et de Bloomberg. Les trois capitales ont dit non, au nom de leur position publique en faveur d’une désescalade.
Pour Meloni, l’équation politique est plus compliquée qu’elle n’en a l’air. Cheffe d’un gouvernement de droite radicale, longtemps classée parmi les dirigeantes européennes les plus alignées sur Israël, elle a vu son opinion publique basculer. Les manifestations pro-palestiniennes à Rome, Milan et Naples ont rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes ces dernières semaines. Même à l’intérieur de sa coalition, la Ligue de Matteo Salvini et Forza Italia d’Antonio Tajani ont poussé pour un durcissement de ton. Tenir la ligne pro-israélienne devenait, politiquement, intenable.
Ce que la suspension change vraiment
Concrètement, la décision gèle les coopérations futures prévues dans le cadre du memorandum. Pas de nouveaux programmes de recherche commune, pas de nouvelles formations d’officiers israéliens en Italie ou inversement, pas d’échanges de données techniques. Les contrats commerciaux déjà signés entre industriels privés, eux, restent valides. Leonardo, principal groupe de défense italien, garde ses accords existants avec Elbit ou Rafael. La rupture est politique avant d’être industrielle.
Reste que l’image compte. L’Italie devient le premier grand pays du G7 à suspendre officiellement un accord militaire avec Israël depuis le début de la guerre à Gaza. Pour Jérusalem, c’est un signal dur, surtout venant d’une dirigeante que le gouvernement Netanyahou considérait encore il y a six mois comme une garantie en Europe occidentale. Le porte-parole de Tsahal, interrogé par Haaretz, s’est contenté d’un « nous prenons acte » glacial.
Le prochain rendez-vous est fixé dans cinq ans, date à laquelle l’accord aurait dû se reconduire tacitement. D’ici là, Rome peut à tout moment revenir sur sa décision si le contexte évolue. Pour l’heure, Meloni a envoyé un message que peu d’observateurs attendaient : même les meilleurs alliés européens d’Israël ont désormais une limite. Celle-ci s’est matérialisée dans la carrosserie trouée d’un véhicule italien, quelque part dans le Sud-Liban.