Mardi, 11 heures, Département d’État américain. Les ambassadeurs d’Israël et du Liban à Washington s’assoient autour d’une même table. Ils n’ont pas fait cela en face-à-face depuis la fin des années 80. Deux heures plus tard, les trois délégations ressortent avec un accord en forme de promesse : ouvrir des négociations directes, à une date et dans un lieu qui restent à fixer.
Marco Rubio, le secrétaire d’État, parle d’échanges « ouverts, directs et de haut niveau ». Son communiqué, publié dans la foulée, cadre les discussions comme une réponse aux « actions inconsidérées du Hezbollah ». Les faits, eux, sont simples : pour la première fois depuis des décennies, Beyrouth et Tel-Aviv acceptent de négocier bilatéralement, sans médiateur.
Deux ambassadeurs, deux heures, un bilan
Nada Hamadeh Moawad représentait le Liban. Yechiel Leiter, Israël. Autour d’eux, Michael Needham, conseiller du Département d’État, et Michel Issa, ambassadeur américain à Beyrouth. Le face-à-face a duré un peu plus de 120 minutes. Les deux diplomates sont ressortis avec des versions à peine différentes du même bilan.
L’ambassadrice libanaise a qualifié l’échange de « constructif » et réclamé un cessez-le-feu, le retour des personnes déplacées, et la restauration complète de la souveraineté libanaise sur son territoire. Son homologue israélien y a vu un « échange formidable » et a assuré que les deux pays étaient « du même côté », tout en glissant une référence au soutien iranien au Hezbollah. Aucun calendrier n’a été rendu public.
2 089 morts avant la première poignée de main
Le contexte pèse plus lourd que le communiqué. Depuis octobre 2023, la guerre ouverte entre Israël et le Hezbollah a tué au moins 2 089 habitants du Liban, selon les décomptes consolidés par Al Jazeera à partir du ministère libanais de la Santé. Parmi eux, 165 enfants et 87 personnels médicaux. Plus de 1,2 million de résidents ont été déplacés à l’intérieur du pays ou ont fui vers la Syrie.
Le chiffre grimpe chaque semaine. Le 28 février 2026, un nouvel épisode militaire déclenché par la guerre américano-iranienne a relancé les frappes israéliennes sur le sud du Liban et les ripostes du Hezbollah sur la Galilée. Depuis, l’aviation israélienne cible quasi quotidiennement des positions présumées du mouvement chiite. Beyrouth réclame un arrêt des frappes, Tel-Aviv refuse tant que les combattants restent armés. La réunion de Washington intervient dans ce paysage-là.
Netanyahu veut démanteler, Beyrouth veut respirer
Les deux camps n’arrivent pas à la table avec le même objectif. Benjamin Netanyahu, cité par la presse israélienne, a résumé la position de son gouvernement en deux exigences : « le démantèlement des armes du Hezbollah et un véritable accord de paix ». Les équipes israéliennes poussent aussi pour un dispositif de sécurité en trois zones dans le sud du Liban, avec une présence militaire israélienne prolongée et une zone tampon officialisée. Trois demandes qui touchent à la ligne rouge historique du Hezbollah : son arsenal.
Côté libanais, le président Joseph Aoun et le premier ministre Nawaf Salam, tous deux arrivés au pouvoir en 2025, veulent d’abord la fin des bombardements et le retrait israélien du sud du pays. Pour eux, la priorité est de faire revenir les déplacés et de relancer une économie exsangue, plombée par dix ans de crise financière et un an et demi de guerre. La question de l’arsenal du Hezbollah, politiquement explosive, est renvoyée à une étape ultérieure.
Le Hezbollah claque la porte avant qu’elle s’ouvre
Naim Qassem, le secrétaire général du Hezbollah qui a succédé à Hassan Nasrallah tué par Israël en septembre 2024, n’a pas attendu les conclusions de la réunion. Dans un discours télévisé retransmis par Al-Manar, il a dénoncé une négociation « inutile » et une « concession gratuite » offerte à Israël et aux États-Unis. Son mouvement exige un retrait israélien total et un consensus national libanais avant toute discussion, deux conditions que personne n’a l’intention de remplir à Washington.
Cette fracture interne complique la marge de manœuvre du gouvernement Salam. Le Hezbollah conserve une présence décisive au Parlement, contrôle des portefeuilles ministériels, et reste la seule force armée organisée capable de s’opposer à Tsahal. Accepter à Washington ce qu’il refuse à Beyrouth serait politiquement suicidaire pour les autorités libanaises. D’où la prudence de l’ambassadrice Hamadeh Moawad, qui a insisté sur la souveraineté de son pays plus que sur le désarmement évoqué par Israël.
Trois décennies de négociations avortées
Le dernier accord bilatéral direct entre Israël et le Liban remonte au 17 mai 1983. Signé sous pression américaine après l’invasion israélienne de 1982, il prévoyait la fin de l’état de guerre et un retrait des troupes israéliennes. Il n’a jamais été ratifié par le Parlement libanais. La Syrie, alors puissance tutélaire de Beyrouth, l’a fait dérailler en moins d’un an. Depuis, les discussions passaient par Washington, par les Nations unies, ou par un mécanisme de surveillance mis en place en 1996.
Le cessez-le-feu de novembre 2024, parrainé par l’administration Biden, a tenu quelques semaines avant de s’effilocher. Il prévoyait déjà un retrait israélien progressif et un désarmement du Hezbollah au sud du fleuve Litani. Aucune des deux clauses n’a été pleinement appliquée. La réunion de mardi tente de remettre ces engagements sur la table, cette fois sans intermédiaire.
Rubio joue gros, Trump observe
Pour l’administration Trump, c’est une opération diplomatique qui arrive à un moment délicat. Le président américain vient d’annoncer le blocus militaire de plusieurs ports iraniens dans le cadre de son offensive contre Téhéran. Un règlement israélo-libanais lui permettrait de refermer un front secondaire et de concentrer ses moyens sur l’Iran. L’Italie vient par ailleurs de suspendre son pacte de défense avec Israël, suite à la rupture annoncée par Giorgia Meloni.
Rubio, chrétien convaincu et pro-israélien déclaré, met sa crédibilité dans la balance. Le précédent de la guerre à Gaza, où la diplomatie américaine a peiné à obtenir des résultats durables, pèse sur les attentes. La NPR rapporte que plusieurs responsables du Département d’État estiment qu’un accord global est hors de portée en 2026 mais qu’un pacte partiel, centré sur la frontière sud, reste envisageable.
Ce que la suite va trahir
La prochaine séance n’a pas de date. Elle n’a pas non plus de lieu fixe. Selon Axios, les émissaires américains espèrent l’organiser avant la fin mai, soit à Chypre, soit à Nicosie, pour éviter le symbolique retour à Washington. La question du format, bilatéral pur ou trilatéral avec les États-Unis autour de la table, reste ouverte. Elle dira beaucoup sur qui pilote réellement les discussions.
En attendant, les frappes continuent. Mardi soir, quelques heures après la fin de la réunion de Washington, l’armée israélienne a mené trois nouvelles attaques dans le sud du Liban selon l’Agence nationale de l’information libanaise. Sur le terrain, la diplomatie de mardi n’a encore rien changé. Le 30 avril, la Knesset examinera le rapport sur la présence militaire israélienne au Liban. Cette date-là pourrait peser plus lourd que les poignées de main de Washington.