« Une augmentation très sérieuse. » C’est par ces mots que Rafael Grossi, patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique, a décrit mercredi à Séoul ce que ses analystes voient pousser en Corée du Nord. Sans jamais y mettre les pieds.

L’AIEA n’a plus d’inspecteurs à Yongbyon depuis avril 2009. Dix-sept ans que Pyongyang a viré les observateurs et que la surveillance passe par des images satellite commerciales, des données radiologiques indirectes et les rapports des services de renseignement sud-coréens. Dans ces conditions, chaque mot choisi par le directeur général compte. Et ceux de mercredi sont parmi les plus durs qu’il ait prononcés depuis sa prise de fonction en 2019.

Yongbyon tourne à nouveau à plein régime

Le site nucléaire historique de Corée du Nord, à une soixantaine de miles au nord de Pyongyang, était officiellement gelé en 2018 après le premier sommet entre Donald Trump et Kim Jong-un. Officiellement. En 2021, les satellites ont vu la vapeur ressortir des tours de refroidissement. Depuis, le réacteur de cinq mégawatts a enchaîné les cycles d’irradiation, et l’atelier de retraitement, celui qui sort le plutonium de qualité militaire, a été observé en fonctionnement entre janvier et septembre 2025 selon le rapport transmis par Grossi au Conseil des gouverneurs de l’AIEA le 2 mars dernier.

« Lors de nos évaluations périodiques, nous avons pu confirmer qu’il y a une augmentation rapide des activités », a déclaré Grossi à la presse à Séoul, rapporte franceinfo. Au programme de ce regain : le vieux réacteur de cinq mégawatts, le réacteur à eau légère plus récent, et l’usine de retraitement. Trois installations capables, selon les configurations, de produire soit du plutonium, soit d’alimenter un programme de combustible.

Un nouveau bâtiment calqué sur Kangson

L’élément le plus préoccupant du briefing se situe à quelques centaines de mètres du réacteur. Depuis des mois, les analystes de l’AIEA suivent la construction d’un bâtiment dont les dimensions, l’alimentation électrique et la capacité de refroidissement ressemblent à s’y méprendre à celles de Kangson, l’installation secrète d’enrichissement d’uranium située près de Pyongyang. L’imagerie satellite d’avril a confirmé que ce nouveau bâtiment est « achevé en extérieur » et que l’installation intérieure est probablement en cours.

Traduction : Yongbyon, qui ne produisait jusqu’ici que du plutonium, s’apprête à doubler son rôle et à sortir aussi de l’uranium hautement enrichi. Deux voies pour fabriquer une bombe au lieu d’une. Interrogé par Reuters à Séoul, Grossi a relié cette observation à un constat plus large : « Tout cela indique une augmentation très sérieuse des capacités de la Corée du Nord dans le domaine de la production d’armes nucléaires. »

Combien d’ogives, vraiment ?

Le chiffre officiel de l’AIEA reste flou : « quelques dizaines d’ogives. » Prudent, calibré sur le plus petit dénominateur commun entre services de renseignement. D’autres évaluations vont beaucoup plus loin. L’Institute for Science and International Security, basé à Washington, estime que Pyongyang a produit assez de matière fissile pour près de 90 têtes, même si toutes n’ont pas forcément été assemblées. L’Arms Control Association avance une fourchette proche, autour de 50 ogives assemblées pour 90 potentielles.

Le Korea Institute for Defense Analyses, think tank officiel rattaché à l’armée sud-coréenne, pousse plus loin : entre 127 et 150 têtes déjà disponibles, avec une projection à 400 en 2040 si le rythme actuel tient. L’écart entre les estimations, du simple au triple, raconte mieux que n’importe quel discours à quel point le programme nord-coréen est devenu opaque depuis que les inspecteurs sont partis.

Séoul, Tokyo, Washington au même son de cloche

La sortie de Grossi arrive dans un moment diplomatique tendu. Le 4 mars, la mission américaine à Vienne avait déjà livré, au nom de Washington, Séoul et Tokyo, une déclaration trilatérale devant le Conseil des gouverneurs de l’AIEA. Les trois capitales y réaffirmaient leur objectif de « dénucléarisation complète » de la péninsule et soutenaient explicitement « la capacité de l’AIEA à reprendre ses activités de vérification dès que les conditions politiques le permettront ». La formule, diplomatique, veut dire une chose : personne n’imagine de retour des inspecteurs à court terme.

Pour mémoire, le site d’essais souterrains de Punggye-ri, là où Pyongyang a fait exploser six bombes entre 2006 et 2017, est aujourd’hui jugé « prêt à soutenir un essai nucléaire », selon le rapport de mars. L’AIEA n’y voit pas de chantier actif, mais elle n’y voit pas non plus de décrochage. Les infrastructures sont là, dormantes. Il suffit d’une décision politique.

Kim veut la reconnaissance, pas le gel

Côté nord-coréen, la ligne a bougé ces derniers mois. Kim Jong-un a répété le mois dernier que son pays ne renoncerait « jamais » à son statut de puissance nucléaire et a qualifié l’arsenal de « parfaitement justifié ». Derrière ce discours, les analystes de l’Arms Control Association repèrent un glissement stratégique : Pyongyang ne demande plus la levée des sanctions contre un démantèlement, mais une forme de reconnaissance implicite de son statut nucléaire contre un plafonnement éventuel de son arsenal.

Le timing n’est pas anodin. Donald Trump, revenu à la Maison Blanche, a laissé entendre qu’il souhaitait reprendre contact avec Kim. Le leader nord-coréen, lui, a multiplié cette année les tests de missiles de croisière stratégiques et d’armes antinavires, répétant que le renforcement de la dissuasion nucléaire reste la « tâche prioritaire ». Autrement dit : prêt à parler, mais d’un point de vue différent.

Et la Russie dans tout ça ?

Interrogé sur une éventuelle aide technologique russe au programme nord-coréen, dans le sillage du rapprochement militaire entre Moscou et Pyongyang depuis 2024, Grossi a répondu que l’AIEA n’avait « vu aucun élément » en ce sens. Une affirmation qui contraste avec les inquiétudes régulièrement exprimées par Séoul et Tokyo sur un éventuel transfert de savoir-faire missile ou satellite contre envoi de soldats nord-coréens sur le front ukrainien.

Cette prudence du patron de l’AIEA est révélatrice des limites de la surveillance actuelle. Sans présence sur place, il est beaucoup plus facile de repérer l’agrandissement d’un bâtiment que le contenu d’un conteneur qui sort d’un avion-cargo russe. Les satellites commerciaux ont transformé la surveillance des sites nucléaires, mais ils ne lisent pas ce qui passe les frontières.

Un calendrier diplomatique qui s’étire

Le prochain rendez-vous formel est attendu en juin, à la réunion suivante du Conseil des gouverneurs de l’AIEA à Vienne. Séoul y poussera pour un nouveau texte contraignant, Moscou et Pékin le bloqueront, comme d’habitude. Pendant ce temps, à Yongbyon, le nouveau bâtiment sera probablement en phase de mise en service. Et le compteur d’ogives, selon toute vraisemblance, aura encore progressé.