478 000 Japonais ont voté pour baptiser un cauchemar. Vendredi 17 avril, l’agence météo du pays a rendu son verdict : les jours où le mercure grimpe à 40 °C ou plus s’appellent désormais des « kokushobi », jours cruellement chauds. Un mot qui n’existait pas il y a encore un an.
Jusqu’à présent, le Japon se contentait de trois paliers pour nommer la chaleur de l’été : natsubi à partir de 25 °C, manatsubi à 30 °C, moshobi à 35 °C. Au-delà, rien. Pas de terme officiel. La canicule restait une ligne blanche sur le thermomètre, un territoire non cartographié par la langue. L’Agence météorologique japonaise a décidé de combler ce vide après l’été 2025, le plus brûlant jamais mesuré dans l’archipel depuis le lancement des relevés en 1898.
Quand la langue se range derrière le thermomètre
La consultation publique lancée par l’agence a recueilli près de 478 000 réponses, selon Bloomberg. Deux propositions ont largement dominé. La première, « kokushobi », que l’on peut traduire par « jour cruellement chaud » ou « jour insoutenable » selon les interprétations, l’a emporté. La seconde, « cho-mosho-bi », autrement dit « jour extrêmement intensément chaud », a échoué à convaincre autant. Le choix final a été annoncé par l’Agence météorologique, puis repris par la BBC, RTE et le Japan Times.
Ce vocabulaire officiel n’est pas un gadget. Au Japon, chaque palier déclenche des alertes spécifiques, des protocoles de santé publique, des recommandations transmises par les employeurs et par les écoles. En ajoutant un cinquième niveau, l’agence reconnaît que les étés japonais franchissent maintenant des températures qui sortent de la gamme pour laquelle le système avait été conçu.
41 jours sur 108 en trois ans seulement
Le chiffre qui a fait basculer la décision tient en une statistique. Sur 108 jours recensés au-dessus de 40 °C depuis le début des relevés en 1872, 41 se concentrent entre 2023 et 2025. Plus d’un tiers des jours extrêmes d’un siècle et demi de mesures se sont produits en trois ans. L’été dernier à lui seul a vu 30 stations différentes dépasser la barre, un record absolu, selon les données rassemblées par la Japan Science and Technology Agency à partir des bilans de l’agence météorologique.
Le 5 août 2025, à 14h26, la station d’Isesaki, dans la préfecture de Gunma, a enregistré 41,8 °C. Jamais le Japon n’avait été aussi chaud depuis la création du service de relevés. Le précédent record, 41,2 °C, tenait depuis six jours à peine, dressé à Tanba le 30 juillet 2025. La ville de Hita, dans la préfecture d’Oita, a cumulé 55 jours au-dessus de 35 °C sur la saison. Kofu et Kyotanabe en ont compté 53 chacune.
Un été deux degrés et demi au-dessus de la normale
Les chiffres agrégés donnent le vertige. La température moyenne de l’été 2025 a excédé la norme de 2,36 °C, pulvérisant le précédent record de 1,76 °C partagé entre 2023 et 2024. Le nord du pays a vu son thermomètre déraper de 3,4 °C au-dessus de la moyenne, l’est de 2,3 °C, l’ouest de 1,7 °C. Sur le réseau AMeDAS, qui compile les mesures automatiques du pays, 9 385 points de relevé ont atteint au moins 35 °C, contre 8 821 en 2024, soit là encore un record.
Sur 153 stations météorologiques régulières, 132 ont battu leur propre record de température moyenne estivale. L’agence met en cause ce qu’elle nomme un « système de double haute pression » : l’anticyclone du Pacifique et celui du Tibet se sont chevauchés au-dessus de l’archipel pendant presque toute la saison. Les vents d’ouest ont remonté plus au nord qu’à l’ordinaire, laissant un dôme de chaleur piéger tout le pays.
Les médecins parlent d’ultra-catastrophe
Les mots employés par les scientifiques japonais ont durci. Shoji Yokobori, professeur de médecine d’urgence à l’école médicale Nippon Medical, cité par la Japan Science and Technology Agency, estime que les coups de chaleur « ne sont plus au niveau d’une catastrophe mais d’une ultra-catastrophe ». Yoshihiro Tachibana, climatologue à l’université de Mie, insiste sur le rôle des mers : « Les températures de surface autour du Japon sont remarquablement élevées », explique-t-il, ce qui renforce les hautes pressions et alimente les étés torrides.
Le Japon se réchauffe à un rythme de 1,38 °C par siècle selon l’agence, soit plus vite que la moyenne planétaire. La trajectoire résonne avec les projections du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Dans son sixième rapport publié en août 2021, le GIEC calcule qu’un réchauffement de 1,5 °C multiplie par 8,6 la fréquence des vagues de chaleur dites « d’une fois tous les 50 ans » par rapport à la période 1850-1900. À deux degrés, le facteur grimpe à 13,9.
Quand le vocabulaire devient un archivage du climat
L’invention de « kokushobi » n’est pas une curiosité linguistique. Elle s’inscrit dans une série mondiale : la Grèce a ajouté des noms à ses tempêtes, la Corée du Sud alerte désormais sur des nuits tropicales, l’Espagne nomme ses vagues de chaleur depuis 2022. Dans chaque cas, la langue administrative suit le climat qui bouge. Le Japon avait pris du retard. L’agence météo a rappelé en août 2025 que les hautes températures allaient probablement se prolonger jusqu’en novembre, puis revenir plus tôt chaque année.
Reste à voir ce que change ce cinquième palier pour les habitants. Les « moshobi », jours au-dessus de 35 °C, ne sont plus des événements. Ils sont la saison. Dès que « kokushobi » sera entré dans les bulletins quotidiens, les hôpitaux, les chantiers et les écoles devront ajuster leurs protocoles à une catégorie qui n’existait pas il y a huit jours. Le prochain bilan saisonnier tombera en septembre 2026, avec une certitude déjà inscrite dans les projections : l’agence anticipe encore une fois un été au-dessus de la normale.