5,3 milliards de dollars pour imaginer une autre Venise. L’addition vient d’atterrir sur la table du gouvernement italien, posée par une équipe internationale publiée dans Scientific Reports le 16 avril. Le MOSE, cette herse mobile inaugurée en 2020, ne tiendra plus la mer au-dessus d’1,25 mètre. Après, il faudra choisir.
Le plafond que personne n’avait osé chiffrer
L’étude, dirigée par Piero Lionello (université du Salento) et signée avec Robert Nicholls (université d’East Anglia), fixe noir sur blanc la limite opérationnelle du système : au-delà d’1,25 mètre d’élévation moyenne, les 78 vannes jaunes ne suffiront plus à isoler la lagune de l’Adriatique. Passé ce seuil, l’eau passera ailleurs : par-dessus, par les digues historiques fatiguées, par les canaux secondaires que les barrières ne bouchent pas.
Dans un scénario de décarbonation ambitieux, ce plafond ne serait atteint qu’autour de 2300. Sur une trajectoire haute émission, beaucoup plus tôt. « The rate has been quite impressive the last three decades », résume Lionello à ABC News. Le chercheur, natif de Venise, observe depuis l’enfance le déséquilibre s’accentuer. Rien qu’entre fin janvier et mi-février 2026, le MOSE a été levé plus de trente fois en vingt-trois jours, selon les chiffres relayés par Euro Weekly News. Coût de l’opération : environ 6 millions d’euros pour une poignée de semaines.
28 inondations historiques, 18 au XXᵉ siècle
Les auteurs ont compilé cent cinquante ans d’archives maritimes. Vingt-huit événements majeurs ressortent, où plus de 60% de la cité a été noyée. Dix-huit se sont produits au XXᵉ siècle seul, dont trois sur l’unique année 2019 quand l’acqua alta avait frôlé 1,87 mètre, deuxième pic jamais enregistré après le record historique de 1966.
Cette accélération tient à deux phénomènes qui se cumulent. D’un côté, la Méditerranée grimpe : la mer a gagné environ 26 centimètres depuis 1900 autour de Venise. De l’autre, la cité s’enfonce. Les pompages d’eau douce des années 1950 et 1960, pour alimenter l’industrie pétrochimique de Marghera, ont tassé les sédiments. Même stoppés, ils laissent un tassement résiduel. Venise coule par les deux bouts.
Quatre portes, aucune qui rend la ville d’aujourd’hui
Le papier ne se contente pas d’alerter. Il pose quatre stratégies d’adaptation, analysées une à une. La première prolonge le MOSE avec des mesures d’accompagnement : rehausse ponctuelle des quais, pompage, restauration des îles barrières. C’est la trajectoire actuelle. Les auteurs la jugent tenable encore quelques décennies, pas davantage.
La deuxième consiste à entourer la ville historique de digues annulaires, des remblais circulaires qui isoleraient le centre et les quartiers résidentiels du reste de la lagune. L’étendue d’eau continuerait à respirer avec l’Adriatique, mais la cité deviendrait une presqu’île fortifiée, coupée physiquement et symboliquement de son écrin. « Monuments sauvegardés, paysage défiguré », résume le papier dans sa comparaison des coûts et bénéfices.
La troisième scelle définitivement la lagune avec des barrages permanents : les 550 kilomètres carrés d’eau saumâtre seraient transformés en lac côtier, coupés de la mer. Cette option préserve le bâti mais liquide l’écosystème qui fait l’identité biologique du site, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987. La quatrième, la plus radicale, envisage une relocalisation progressive de la population et la muséification de la ville, visitée mais plus vraiment habitée, gelée dans un présent touristique saisonnier.
De 600 millions à 5,3 milliards, le prix du choix
Les montants diffèrent selon les options. La construction des digues annulaires oscille, selon l’étude, entre 600 millions et 5,3 milliards de dollars selon l’ampleur retenue. La fermeture complète de la lagune se chiffre dans la même fourchette haute, sans compter les dommages écologiques difficiles à monétiser. À titre de comparaison, le MOSE a déjà englouti plus de 6 milliards d’euros, soit près de 30% de plus que le budget de 4,7 milliards annoncé en 2003, et la justice italienne avait condamné en 2014 plusieurs élus régionaux et le maire de l’époque Giorgio Orsoni pour un système organisé de pots-de-vin autour du chantier.
« Our analysis shows that there is no optimal adaptation strategy for Venice », tranche Robert Nicholls, co-auteur, dans le communiqué publié par l’université d’East Anglia. L’équipe insiste : chaque scénario implique des pertes, culturelles, écologiques, économiques ou humaines. Aucun ne rend la Venise actuelle. « You can preserve a building. You can have different solution to keep people living there, but it will be a completely different Venice from the Venice that we have now », ajoute Lionello.
Un compte à rebours qui déborde largement le mandat politique
Les auteurs soulignent qu’aucune des stratégies ne peut être lancée sans vingt ou trente ans d’anticipation. Les digues annulaires demandent des études de sol, des expropriations, des travaux étalés sur deux générations. La fermeture permanente suppose de repenser les ports de Marghera et de Chioggia, qui brassent chacun plusieurs millions de tonnes de marchandises par an. La relocalisation réclame un plan d’habitat de substitution qui n’existe nulle part aujourd’hui. Attendre que le MOSE soit dépassé reviendrait, selon le rapport, à trancher par défaut pour la pire option : la ville submergée, les habitants déplacés dans l’urgence, le patrimoine abandonné à l’eau saumâtre.
Côté chiffres macro, l’enjeu touche aussi une économie touristique à 3 milliards d’euros par an. Venise accueille près de 30 millions de visiteurs annuels, selon la mairie, pour 49 000 habitants permanents. Une ville qui perdrait sa lagune ou se mettrait derrière des digues ne générerait plus le même imaginaire, et donc plus les mêmes revenus.
Ce que Rome devra décider avant que la mer ne le fasse
Le gouvernement italien de Giorgia Meloni n’a pour l’instant pas réagi publiquement à la publication. Une conférence nationale sur la protection de Venise est évoquée par la presse vénitienne pour 2027, elle pourrait s’appuyer sur les conclusions de Lionello et Nicholls. En attendant, le MOSE continuera de se lever, trente fois, cent fois par an, pour maintenir la cité au-dessus de l’eau encore quelques décennies. Le temps, pour l’Italie, de décider quelle Venise elle veut, ou peut, sauver.