Jeudi soir, un avion s’est posé à la base aérienne de Villacoublay. Un homme de 72 ans en est descendu sous escorte antiterroriste, poignets entravés. Mahmoud Khader Abed Adra, alias Hicham Harb, vient de refermer 44 années de cavale. Il est soupçonné d’avoir fait partie du commando qui a frappé la rue des Rosiers en 1982.

Six morts et vingt-deux blessés en trois minutes

Le 9 août 1982, à 13h15, un groupe de deux à cinq hommes en costume gris s’approche du restaurant Jo Goldenberg, 7 rue des Rosiers, dans le quartier juif du Marais parisien. Une grenade part dans la salle. Des rafales partent ensuite du trottoir, une seconde grenade suit, puis les tireurs remontent la rue en visant la foule. Soixante-dix cartouches au moins sont tirées en moins de trois minutes, selon la reconstitution des enquêteurs. Bilan définitif : six morts, vingt-deux blessés, une cinquantaine de clients attablés au déjeuner. Les armes retrouvées sont des pistolets mitrailleurs polonais Wz 63, chambrés en 9 mm Makarov. Quarante-quatre ans plus tard, l’attaque reste l’attentat antisémite le plus meurtrier commis sur le sol français depuis la Seconde Guerre mondiale. Les six victimes s’appelaient Mohamed Benemmou, André Hezkia Niego, Denise Guerche Rossignol, Georges Demeter, ainsi que les Américaines Grace Cutler et Anne Van Zanten.

Un procès qui attendait son troisième homme

Les enquêteurs français ont mis trente-trois ans à nommer les suspects. En 2015, l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic a émis trois mandats d’arrêt internationaux visant des membres du Fatah-Conseil révolutionnaire d’Abou Nidal, le groupe palestinien dissident de l’OLP à qui l’attaque est attribuée. Deux tireurs présumés sont déjà dans le dossier parisien. Walid Abdulrahman Abou Zayed, Norvégien d’origine palestinienne, est détenu en France depuis décembre 2020, extradé par Oslo. Hazza Taha, accusé d’avoir caché les armes, vit sous contrôle judiciaire. Avec Hicham Harb, le puzzle des trois hommes identifiés en 2015 se referme. Deux autres noms du dossier, réclamés à la Jordanie, échappent pour l’instant à la procédure : Amman a refusé l’extradition de Mouhamad Souhair Al-Abassi dès octobre 2015 au motif de la prescription, et la Cour de cassation jordanienne a confirmé ce refus en mai 2019.

Ramallah débloque un dossier gelé depuis dix ans

Entre Paris et l’Autorité palestinienne, aucun traité d’extradition n’existe. La remise de jeudi n’a donc pas de cadre juridique bilatéral, mais politique. Emmanuel Macron a reconnu l’État de Palestine en septembre 2025, à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU. Deux jours plus tard, les forces de sécurité palestiniennes ont interpellé Hicham Harb en Cisjordanie, le 17 septembre. Le Parquet national antiterroriste a adressé sa demande officielle le 30 septembre. Dans un entretien au Figaro publié fin 2025, Mahmoud Abbas avait lui-même annoncé la remise à venir : la reconnaissance par la France de l’État de Palestine a créé un cadre approprié à cette demande française. L’Élysée a salué vendredi dans un communiqué la coopération des autorités palestiniennes, qui ont marqué leur engagement à lutter contre le terrorisme. Selon le Parquet national antiterroriste, Harb a été placé en rétention dès son arrivée à Villacoublay, et le mandat de 2015 lui sera notifié dans la journée.

Berlin et Rome tiennent aussi un dossier

La France n’est pas la seule capitale à chercher l’homme de 72 ans. Un mandat d’arrêt allemand court contre lui depuis 1988 pour son rôle supposé dans l’attaque de l’aéroport de Francfort, en juin 1985, qui a fait trois morts et plus de quarante blessés parmi les passagers d’un vol TWA. Les enquêteurs italiens l’ont également placé sur leur liste, dans le dossier de l’attaque de la Grande Synagogue de Rome en octobre 1982, deux mois après la rue des Rosiers, qui avait tué un enfant de deux ans, Stefano Gaj Taché. La procédure française prime pour l’instant : Harb sera entendu à Paris, placé sous écrou, et toute demande de transfert vers l’Allemagne ou l’Italie viendrait dans un second temps.

Le souvenir du pacte avec Abou Nidal

Si le dossier a autant traîné, c’est aussi parce qu’il a longtemps embarrassé l’État français. Dès 1982, les magistrats ont buté sur la piste d’un accord signé par les services de renseignement. En 2018, Yves Bonnet, ancien patron de la Direction de la surveillance du territoire, a évoqué publiquement un marché non écrit conclu avec le groupe d’Abou Nidal : contre une promesse de ne plus frapper sur le sol français, ses membres auraient conservé la possibilité d’y circuler. Philippe Rondot, ancien agent de la DGSE, a confirmé une lecture proche. La justice a aussi croisé le souvenir des Irlandais de Vincennes, le 28 août 1982, quand Paul Barril et la cellule antiterroriste de l’Élysée avaient interpellé à tort trois nationalistes irlandais dans un dossier parallèle. Pendant les années suivantes, la piste néonazie a été explorée par le juge Jean-Louis Bruguière, avant d’être abandonnée en 2008. Marc Trévidic a ensuite recueilli les témoignages sous X d’anciens proches du Fatah-CR pour remonter aux trois exécutants présumés en 2011.

Les assises se rapprochent de Paris

Le 31 juillet 2025, le Parquet national antiterroriste a requis le renvoi de six personnes devant la cour d’assises spécialement composée de Paris. Deux accusés ont contesté la décision. La cour d’appel a validé le procès le 24 novembre 2025. La Cour de cassation l’a confirmé en février 2026. Jo Goldenberg, le restaurateur qui avait tenté de tirer ses clients vers l’arrière-boutique, est mort le 8 mai 2014 sans avoir vu ses assaillants présumés dans un box. Le 9 août 2022, pour les quarante ans, la France a organisé son premier hommage national, en présence des ambassadeurs israélien, américain et norvégien, le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti représentant le gouvernement. L’Association française des Victimes du Terrorisme, partie civile dans le dossier, est représentée par Maître David Père. Les calendriers évoqués par la presse judiciaire situent le procès en 2027.

Dans les prochaines heures, Hicham Harb doit être présenté à un magistrat instructeur, qui lui notifiera son placement en détention provisoire. Le dossier rapproche désormais deux sièges encore vides à l’audience : celui des victimes décédées avant le procès, et celui des deux suspects que la Jordanie continue de protéger au nom de la prescription.