Pendant dix-sept ans, Andrew Malkinson a purgé la peine d’un viol qu’il n’avait pas commis. Vendredi 17 avril, à Manchester, un jury a enfin nommé le véritable coupable : Paul Quinn, 52 ans, reconnu coupable de l’attaque de 2003 pour laquelle un innocent avait été emprisonné à sa place.

Une chance sur un milliard de se tromper

Le verdict est tombé à la Manchester Crown Court, au terme d’un procès de six semaines. Deux chefs d’accusation de viol retenus, après que les jurés ont examiné les preuves scientifiques patiemment accumulées pendant près de deux décennies. Paul Quinn connaîtra sa peine dans les prochaines semaines. Selon la BBC, la probabilité que l’ADN prélevé sur le haut de la victime provienne d’un autre homme que de lui a été estimée à une sur un milliard.

L’échantillon qui a tout fait basculer est une trace de salive laissée sur le débardeur de la jeune femme, passée au crible par les nouvelles techniques génétiques. En 2022, la police de Manchester a obtenu le profil correspondant à Quinn. À l’époque des faits, il avait 29 ans et vivait à quelques rues de la scène du crime, avant de s’installer plus tard à Exeter, dans le Devon.

Little Hulton, juillet 2003, à l’aube

La jeune mère avait 33 ans. Elle rentrait chez elle cette nuit-là, seule, sur une route de Little Hulton, banlieue de Salford. Son agresseur l’a suivie, attrapée, traînée jusqu’à un talus de l’autoroute toute proche. Il l’a frappée, lui brisant la pommette, l’a étranglée jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, puis l’a violée deux fois. Il lui a aussi mordu un sein, au point de le sectionner presque entièrement. C’est la salive restée sur son haut, pendant toutes ces années, qui a fini par trahir Quinn.

La victime, en état de choc, a été retrouvée vivante. Elle avait donné une description, participé à une identification, désigné l’homme qu’elle croyait reconnaître. L’enquête a été bouclée en quelques mois. Le procès de 2004 a été expédié.

Un vigile de 37 ans, désigné à tort

Andrew Malkinson avait 37 ans en 2003. Il travaillait comme agent de sécurité dans un centre commercial local. Sa vie a basculé lors d’une parade d’identification : la victime l’a désigné, un passant a confirmé, et la justice a suivi. Condamné à la perpétuité avec une peine de sûreté de sept ans, il a refusé de reconnaître les faits. Ce refus a coûté cher : en Angleterre, un détenu qui plaide non coupable voit sa libération conditionnelle sans cesse repoussée. Malkinson a passé dix-sept ans en cellule, perdant sa mère, son couple, sa santé mentale.

Libéré en 2020, il n’a jamais cessé de clamer son innocence. La Criminal Cases Review Commission, organisme chargé d’examiner les éventuelles erreurs judiciaires, a mis des années à saisir la Cour d’appel. Celle-ci a annulé sa condamnation en 2023, après la confirmation de l’ADN disculpatoire. Aujourd’hui âgé de 60 ans, Malkinson vit avec les séquelles de ce gâchis.

Treize ans entre la preuve et le procès

C’est peut-être le pire de l’histoire. Selon les révélations de l’enquête Henley, publiée par la CCRC en avril 2024, un second profil ADN, différent de celui de Malkinson, avait été détecté sur les pièces à conviction dès 2007. Le Crown Prosecution Service était informé au plus tard en décembre 2009. Il a fallu attendre 2022 pour que la police rapproche enfin ce profil de celui de Quinn, présent dans la base nationale.

Treize années perdues. Treize années qu’Andrew Malkinson a passées en prison alors qu’une piste solide existait déjà. Le rapport Henley, commandé par l’organisme de contrôle lui-même, a formulé neuf recommandations et pointé des défaillances graves. La présidente de la CCRC, Helen Pitcher, a été poussée vers la sortie par la ministre de la Justice Shabana Mahmood et a démissionné le 14 janvier 2025, avant que la baronne Vera Baird ne soit nommée provisoirement à sa place.

Condamné sexuel dès l’adolescence

Père de six enfants, Paul Quinn traînait derrière lui un casier qui remontait à son enfance. En 1986, alors qu’il avait 12 ans, il avait déjà été rappelé à l’ordre pour attouchements sexuels. En 1992, à 16 ans, il a été condamné pour deux rapports avec une fillette de 12 ans. Au moment du viol de Little Hulton, il n’était donc pas un inconnu pour les services de police, mais son profil ADN n’était pas encore enregistré dans une base exploitable de manière automatique pour les affaires non résolues.

Les avancées techniques des années 2010, puis 2020, et le passage au séquençage haute sensibilité ont rendu possible ce qui ne l’était pas en 2003. La question que pose désormais la presse britannique, relayée par le Guardian et ITV News Granada, est simple : combien d’autres dossiers similaires dorment dans les armoires de la Crown Prosecution Service ?

Malkinson, incandescent, veut changer la loi

Joint par LBC en juin 2025, Andrew Malkinson avait livré une formule désormais célèbre outre-Manche : « Je n’ai pas fini. Je veux en changer bien plus. » Il reste, selon ses propres mots, « incandescent » contre la CCRC et contre le régime d’indemnisation des victimes d’erreurs judiciaires. En février 2025, le ministère de la Justice lui a versé une somme à six chiffres à titre provisoire. Le montant final doit être fixé par un évaluateur indépendant.

La Law Commission, équivalent britannique du Conseil d’État pour la réforme du droit, a publié la même semaine ses propositions. Parmi elles, une bascule majeure : remplacer l’exigence de prouver son innocence « hors de tout doute raisonnable » par la simple « prépondérance des probabilités ». Autrement dit, un seuil de preuve abaissé, pour rendre accessible à beaucoup de disculpés ce que Malkinson a dû arracher au forceps.

Outreau, Omar Raddad, et ce que l’affaire nous dit

Côté français, l’écho est direct. Outreau, Omar Raddad, Patrick Dils : les grandes erreurs judiciaires nationales ont toutes pour point commun une confiance excessive dans la désignation par le témoin et une sous-utilisation des preuves biologiques. Selon les données publiées par la Cour de cassation, une vingtaine de dossiers par an bénéficient en France d’une demande de révision, seul un ou deux aboutit réellement à une cassation. Au Royaume-Uni, la CCRC, pourtant présentée comme un modèle, traite environ 1 500 dossiers par an mais ne renvoie en appel qu’une poignée de cas. Le rapport Henley a proposé d’améliorer la formation de ses enquêteurs internes et d’accélérer les demandes liées à des preuves génétiques nouvelles.

Paul Quinn sera présenté au juge pour le prononcé de sa peine dans les semaines qui viennent. Le code anglais prévoit la perpétuité pour deux viols accompagnés d’actes de torture sexuelle. Andrew Malkinson, lui, a déjà annoncé sur ITV qu’il assisterait à l’audience. Il a précisé à la chaîne qu’il voulait « pouvoir le regarder dans les yeux ».