75 000 chansons générées par une IA débarquent chaque jour sur Deezer. Presque aucun humain ne les écoute, mais les compteurs de streams, eux, s’affolent.

La plateforme française a sorti ses nouveaux chiffres ce lundi 20 avril et ils sont vertigineux. 44 % des nouveaux morceaux déposés tous les jours sur son catalogue proviennent désormais d’un générateur type Suno ou Udio, deux outils qui fabriquent une piste complète en moins d’une minute à partir d’une simple phrase. Le volume total grimpe à 2,2 millions de titres synthétiques par mois. Il y a quinze mois, la plateforme voyait arriver 10 000 chansons IA par jour. En novembre, 50 000. En janvier, 60 000. Aujourd’hui, 75 000.

De 10 000 à 75 000 en quinze mois

La courbe ne connaît aucun palier. Deezer publie les chiffres depuis janvier 2025, date à laquelle sa cellule de détection a été mise en service. À l’époque, les morceaux artificiels pesaient 10 % des livraisons quotidiennes. En avril dernier, 18 %. À l’automne, 34 %. Le seuil symbolique des 44 % vient d’être franchi, selon les données compilées par Music Business Worldwide. La plateforme compte plus de 13,4 millions de titres étiquetés « IA » dans son catalogue, accumulés sur la seule année 2025.

Les générateurs grand public ont tout changé. Un abonnement Suno à 10 € par mois permet de produire mille titres. Quelques secondes suffisent pour sortir un morceau chantonné, mixé et masterisé. Les uploaders, souvent des professionnels de la fraude en ligne, balancent ensuite des paquets entiers de chansons sur toutes les plateformes, avec des noms d’artistes fictifs et des pochettes fabriquées par une autre IA.

Les humains scrollent, les robots streament

Voilà où ça coince. Ces 75 000 titres quotidiens ne représentent que 1 à 3 % des écoutes totales de la plateforme. Autrement dit, les abonnés humains ne cliquent presque jamais dessus. Et pourtant, les compteurs de streams explosent. Sur cette fine tranche d’écoutes, 85 % sont frauduleuses selon les audits internes de Deezer, détectées par leur régularité suspecte, leur provenance depuis des fermes d’IP et leur timing de lecture trop uniforme.

La mécanique est simple. Un fraudeur charge 10 000 morceaux produits par Suno. Il programme ensuite un réseau de bots qui fait tourner chacune de ses chansons quelques dizaines de milliers de fois, depuis des comptes premium créés pour l’occasion. Chaque stream rapporte une micro-fraction de centime en royalties. Multiplié par des millions d’écoutes, ça devient du revenu réel. Ce revenu qui devrait aller à des artistes humains, mais qui est détourné vers des comptes artificiels.

4 milliards d’euros menacés pour les artistes

Un rapport de la CISAC, la confédération internationale des sociétés d’auteurs, co-signé avec le cabinet PMP Strategy, chiffre l’hémorragie. D’ici 2028, 25 % des revenus des créateurs de musique pourraient partir dans les poches de la fraude IA. En valeur absolue, 4 milliards d’euros. Pour contextualiser, le marché mondial du streaming musical pèse actuellement 22 milliards de dollars selon la fédération IFPI, sur les 31,7 milliards que représente l’industrie de la musique enregistrée dans son ensemble.

La Sacem, qui collecte les droits d’auteur en France, a validé l’outil de détection de Deezer après une série de tests conjoints. Billboard l’utilise aussi depuis quelques mois pour filtrer ses classements, après qu’un artiste entièrement synthétique appelé The Velvet Sundown a franchi le million d’abonnés sur Spotify l’été dernier sans jamais exister. En avril 2026, une piste fabriquée par une IA a grimpé en tête des charts iTunes aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Canada, en Nouvelle-Zélande et en France, avant d’être retirée.

Une étude Ipsos qui fait trembler l’industrie

Deezer a commandé à Ipsos un sondage qui donne le ton du prochain combat. 97 % des auditeurs testés n’ont pas réussi à distinguer une chanson IA d’une chanson humaine dans un test à l’aveugle. 80 % réclament un étiquetage obligatoire. 52 % jugent que les pistes 100 % IA n’ont pas leur place dans les classements officiels. Le PDG de Deezer, Alexis Lanternier, a commenté : « la musique générée par l’IA est désormais loin d’être un phénomène marginal ».

Sa plateforme agit en solo. Dès juin 2025, elle a été la première à étiqueter chaque piste détectée comme synthétique. Qobuz a suivi en février. Spotify et Apple Music, eux, restent muets. Les deux géants du streaming représentent à eux seuls 80 % du marché et n’ont communiqué aucun plan de tagging ni de démonétisation. Question gênante pour les éditeurs : si les artistes IA rapportent du stream et donc du revenu publicitaire, où est l’intérêt économique de les filtrer ?

Deezer vend sa technologie de détection

La plateforme française a déposé deux brevets en décembre 2024 sur sa méthode de reconnaissance. Le modèle identifie 100 % des morceaux produits par Suno et Udio, les deux leaders du marché, grâce à une signature acoustique spécifique laissée par les réseaux de neurones. Depuis janvier 2026, Deezer vend l’outil sous licence à des tiers. La Sacem, Billboard et l’organisme européen EJI l’ont déjà adopté. Un modèle économique inattendu pour un acteur longtemps dans l’ombre de Spotify, qui vient tout juste de passer rentable pour la première fois de son histoire, sur l’année complète 2025.

La suite se jouera ailleurs qu’à Paris. La CISAC et plusieurs syndicats d’artistes tentent de faire inscrire une obligation de transparence sur le contenu synthétique dans l’AI Act européen, dont un amendement est prévu pour l’automne. Les maisons de disques, elles, attaquent Suno et Udio en justice aux États-Unis depuis l’été 2024 pour violation massive du copyright. De son côté, Deezer promet d’ouvrir dès mai un rapport mensuel public sur la part de titres IA dans ses charts. La première vraie photographie d’un marché musical en train de changer de nature.