Huit lignes dans un communiqué, en fin d’après-midi californienne. Apple a annoncé lundi que Tim Cook, 64 ans, quittera son poste de PDG le 1er septembre. Son successeur, John Ternus, 51 ans, reste inconnu du grand public.
L’homme n’a jamais donné de keynote remarquée hors du cercle des fans de Cupertino. Il dirige depuis 2021 la division hardware, celle qui conçoit l’iPhone, l’iPad, le Mac, l’Apple Watch et les AirPods. C’est lui qui a présenté Apple Silicon et l’iPhone Air. Et c’est lui, le 1er septembre, qui deviendra le huitième directeur général d’Apple depuis la fondation de l’entreprise en 1976.
Un ingénieur, pas un financier
John Ternus a rejoint Apple en 2001. À l’époque, il sort de l’Université de Pennsylvanie, un diplôme d’ingénieur mécanique en poche, et d’un passage chez Virtual Research Systems, une boîte oubliée de la première vague de casques de réalité virtuelle. Chez Apple, il commence par les écrans externes du Mac. Vingt-cinq ans plus tard, il est l’homme du hardware.
Son parcours tranche avec celui de Tim Cook. Cook est un logisticien diplômé de Duke, entré chez Apple en 1998 pour nettoyer la chaîne d’approvisionnement. Ternus, lui, dessine des produits. Il a piloté le passage aux puces maison, un chantier qui a libéré Apple d’Intel et rebattu les cartes du marché PC. Le média Fortune rappelle un détail insolite dans son CV : Ternus a été nageur universitaire à UPenn, vainqueur du 50 mètres nage libre et du 200 mètres quatre nages lors d’une compétition étudiante en 1994.
Dans le communiqué officiel, Cook trace le portrait : « John a l’esprit d’un ingénieur, l’âme d’un innovateur, et le cœur pour diriger avec intégrité. » La phrase fait écho à celle de Steve Jobs sur Cook en 2011, quand le fondateur cédait la direction deux mois avant sa mort.
350 milliards devenus 4 000 milliards
Quinze ans à la tête d’Apple, ça se mesure en chiffres qui donnent le vertige. À la prise de fonction de Cook en août 2011, la capitalisation boursière tournait autour de 350 milliards de dollars. Elle dépasse aujourd’hui les 4 000 milliards, soit une multiplication par onze. Le chiffre d’affaires annuel est passé de 108 milliards à plus de 416 milliards sur la même période.
La division Services, quasi inexistante sous Steve Jobs, pèse désormais 100 milliards de dollars à elle seule. Les effectifs ont gonflé de plus de 100 000 postes. Et le parc mondial d’appareils Apple en usage a franchi les 2,5 milliards d’unités. Autant de métriques qui transforment le passage de relais en question banale : comment succède-t-on à ça ?
Bloomberg précise que le processus de succession a été approuvé à l’unanimité par le conseil d’administration. Rien ne suggère une crise interne. La transition a été planifiée, selon l’entreprise, depuis plusieurs années. Le détail qui intrigue vient de Wall Street : l’action Apple a cédé du terrain dès l’annonce, signe que les investisseurs digèrent mal le changement, ou qu’ils s’interrogent sur les plans du nouveau patron.
L’ombre de l’IA sur la succession
Apple est en retard sur l’intelligence artificielle, et le marché le sait. Apple Intelligence, la réponse maison à ChatGPT et Gemini, peine à convaincre depuis son lancement. Les rivaux Google et OpenAI avancent vite, Samsung aussi. Pour l’analyste Dan Ives du cabinet Wedbush, cité par plusieurs médias financiers, « les chaussures à chausser sont énormes », et le calendrier de la transition pose une question : qui pilote la stratégie IA d’ici la WWDC de juin ?
Ternus n’est pas un spécialiste du logiciel. Sa légitimité, il la tire du hardware, du silicium, de cette montre ou de ce casque Vision Pro qu’il a aidés à bâtir. Le pari du conseil : à l’ère où l’IA dépend des puces, un ingénieur hardware vaut mieux qu’un marketeur ou un financier. La puce M5, celle qu’Apple voudrait voir faire tourner les modèles d’IA en local sur Mac, sort cette année.
Un autre défi attend le nouveau patron. Tim Cook avait bâti sa réputation sur une relation fluide avec Pékin, indispensable pour faire tourner les usines chinoises qui assemblent les iPhone. Ternus hérite d’un monde plus dur, entre tarifs douaniers, tensions Washington-Pékin et délocalisations vers l’Inde et le Vietnam. C’est précisément pour ces dossiers que Cook reste dans la maison.
Cook ne part pas vraiment
Le communiqué le précise : à partir du 1er septembre, Tim Cook devient executive chairman, ou président exécutif du conseil. Il remplace dans cette fonction Arthur Levinson, ancien patron de Genentech, qui occupait le poste depuis quinze ans. Levinson, lui, devient lead independent director, un rôle de supervision du conseil.
Selon Apple, Cook « se consacrera aux échanges avec les décideurs politiques à travers le monde ». Traduction : il continue de parler à la Maison Blanche, au Congrès, à la Commission européenne, à Pékin. Les dossiers sensibles de taxation, antitrust et régulation restent sous sa tutelle. Ternus garde les mains libres pour les produits.
Reste le symbole. Cook a succédé à Steve Jobs en août 2011, deux mois avant sa mort. Il avait reçu du fondateur une lettre qui reste un des textes les plus lus de l’histoire d’entreprise récente. Ternus, lui, hérite de l’empire tranquille. Cook n’écrit pas de lettre d’adieu. Il reste au premier étage du vaisseau circulaire de Cupertino, disponible.
La transition s’étalera sur l’été. Le premier grand rendez-vous de Ternus sera la keynote de juin, où Apple doit dévoiler iOS 20 et les avancées d’Apple Intelligence. Le vrai test arrivera en septembre, quand l’iPhone 18 sortira de ses boîtes. Ce sera la première présentation produit sans Tim Cook à l’ouverture, et la première fois depuis 1976 qu’un ingénieur mécanique, et non un marketeur ou un financier, pilote la première entreprise du monde.