Lufthansa vient de donner la première claque aux vacances d’été. Mercredi, la compagnie allemande a annoncé la suppression de 20 000 vols court et moyen-courriers d’ici octobre. Le prix du kérosène a plus que doublé depuis le début du conflit iranien, et le groupe préfère désencombrer son planning avant de voir la facture exploser.
Francfort et Munich au régime sec
Sur le papier, la coupe paraît modeste : moins de 1 % de la capacité totale mesurée en sièges-kilomètres offerts. Dans la réalité, ce sont 120 départs qui disparaissent chaque jour des écrans d’affichage des aéroports allemands depuis fin mai. Les deux hubs historiques, Francfort et Munich, absorbent l’essentiel du choc.
Trois routes sautent complètement du programme : Bydgoszcz et Rzeszów en Pologne, Stavanger en Norvège. D’autres liaisons comme Cork, Gdansk, Ljubljana, Stuttgart ou Trondheim passent désormais en correspondance via Zurich, Vienne, Bruxelles ou Rome. Au passage, la filiale régionale Cityline ferme boutique. Le groupe table sur 40 000 tonnes de carburant économisées sur la saison estivale.
Le kérosène qui a doublé en six semaines
C’est le déclencheur. La tonne de carburant aviation se vendait 750 dollars le 28 février, quand le conflit iranien a basculé. Elle en vaut aujourd’hui 1 900 dollars, soit 150 à 200 dollars le baril selon les contrats, selon les chiffres relayés par l’Association européenne des compagnies aériennes. Le kérosène représente déjà 30 % du coût de production d’une compagnie en temps normal. Quand il double, les marges fondent en quelques semaines.
La cause est bien identifiée. Le détroit d’Ormuz voit passer 20 % du pétrole brut mondial et près de 40 % du carburant d’aviation consommé hors États-Unis. Son blocage partiel, amorcé fin février, a coupé le robinet vers l’Europe du Sud et la Méditerranée. Les raffineries asiatiques et moyen-orientales qui alimentaient Rotterdam et Hambourg tournent au ralenti, et les tankers détournent leur route vers des destinations plus sûres. Résultat, les terminaux européens remplissent leurs cuves moins vite qu’ils ne les vident.
Six semaines avant la panne sèche
L’Agence internationale de l’énergie a lâché le chiffre qui fait trembler tout le secteur. L’Europe dispose d’environ six semaines de stocks physiques de carburant d’aviation. Au rythme de consommation actuel, les premières ruptures d’approvisionnement pourraient frapper dès début mai, selon l’association professionnelle européenne.
La Belgique fait figure d’exception. Les raffineries d’Anvers produisent près de 2 millions de tonnes de carburant aviation par an, et le pipeline OTAN de 10 000 kilomètres relie Bruxelles, Francfort et Zurich à des stocks militaires qui peuvent être débloqués en cas de crise. Rapporté par la RTBF, un atout stratégique qui pourrait protéger Brussels Airport des coupures les plus brutales, au moins dans un premier temps.
La France a des marges de manœuvre grâce à ses raffineries de Feyzin et Donges, mais pas illimitées. Les cinq plateformes françaises ne produisent qu’une fraction du besoin national en kérosène. Air France importe toujours massivement par Rotterdam et Le Havre.
Ce que les Français vont payer cet été
Les hausses arrivent déjà sur les étiquettes. Une étude relayée par Zonebourse estime que les vols long-courriers coûtent en moyenne 100 dollars de plus par billet depuis l’envolée du carburant. Si le scénario de tensions persistantes sans escalade majeure se confirme, les billets d’avion pour l’été 2026 devraient afficher 20 à 40 % de plus qu’un an plus tôt, selon la même source. Les destinations desservies via des hubs de correspondance seront les plus touchées : plus de temps de vol, plus de carburant brûlé, plus de coûts répercutés.
Pour les voyageurs qui avaient réservé sur Francfort ou Munich avec une correspondance régionale, Lufthansa s’engage à proposer un vol alternatif, rarement le même jour. La plupart des ajustements définitifs seront communiqués d’ici début mai, avec un décalage fréquent de plusieurs heures, parfois d’une journée entière. Les liaisons vers les Antilles et la Réunion, déjà pointées par France Info, pourraient voir leurs tarifs gonfler encore davantage dans les prochaines semaines.
KLM, Air France, même combat
Lufthansa ouvre la marche mais ne sera pas seule sur le banc des touchés. KLM a déjà annoncé 160 vols rayés pour le mois à venir, en citant explicitement la hausse des coûts du kérosène. Chez Air France, rien d’officiel, mais la direction du groupe franco-néerlandais devrait communiquer ses propres arbitrages d’ici début mai. Le syndicat national des pilotes a alerté en interne sur la probabilité d’ajustements de capacité cet été.
Ryanair, easyJet et Wizz Air, gros consommateurs de court-courrier, n’ont pas annoncé de coupes pour l’instant mais reconnaissent que leurs marges sont sous pression. Les low-cost qui vivent de l’aller-retour à 40 euros sont les plus vulnérables : ils n’ont pas de long-courrier rentable pour lisser la hausse, et leur clientèle accepte mal un billet qui double.
Une crise qui ne fait que commencer
En parallèle, Lufthansa accélère l’intégration de ses filiales Swiss, Austrian Airlines, Brussels Airlines et ITA Airways. L’idée est de mutualiser les appareils, faire voler le même avion plus souvent plutôt que de garder deux flottes qui se marchent dessus. Le message envoyé aux salariés est sans ambiguïté : la crise ne passera pas en quelques semaines. La fermeture de Cityline, effective cet été, confirme que le groupe se prépare à une réduction structurelle, pas à un simple trou d’air.
Tant que le détroit d’Ormuz reste sous tension et que les négociations entre Washington et Téhéran patinent, le kérosène restera cher. L’Agence internationale de l’énergie publie son prochain rapport de marché le 15 mai, une date qui servira de boussole à tout le secteur. D’ici là, 120 vols Lufthansa continueront à disparaître chaque matin des écrans de Francfort et Munich, et la liste des compagnies qui rendent les armes devrait s’allonger.