Le détroit d’Hormuz est fermé depuis fin février. Dans une usine malaisienne, un patron chiffre les dégâts. Ses préservatifs vont coûter 30 % de plus, et le monde entier va le sentir.
Karex n’est pas un nom qui parle au grand public. La société cotée à Kuala Lumpur fabrique pourtant plus de cinq milliards de préservatifs par an, expédiés dans plus de 130 pays. Quand Goh Miah Kiat, son patron, a confirmé à Reuters le 21 avril une hausse de 20 à 30 % sur toute sa gamme, il a prévenu que ce n’était peut-être qu’un début. Derrière la marque, il y a Durex, Trojan, le NHS britannique et les programmes de l’ONU. Autant dire que cette hausse ne restera pas en Malaisie.
Une usine malaisienne, cinq milliards d’unités
Karex sort une capote sur quatre dans le monde. Les plus connues ne portent pas son nom. L’entreprise fournit en marque blanche les géants du rayon pharmacie, Reckitt pour Durex et Church & Dwight pour Trojan. Elle équipe aussi les hôpitaux britanniques, les pharmacies européennes et l’UNFPA, l’agence des Nations unies qui distribue des contraceptifs dans les pays à faibles revenus. D’après son dernier rapport, l’agence a livré 683 millions de préservatifs masculins en 2024 à travers 37 pays, couvrant 4,7 millions de couples pour un an. Quasiment tous sortaient d’Asie du Sud-Est, et une grande partie des ateliers de Karex.
La dépendance est connue des professionnels de santé publique, beaucoup moins du consommateur qui attrape sa boîte à la caisse d’un supermarché. Un paquet vendu à Paris, Londres ou New York a, neuf fois sur dix, transité par l’un des sites malaisiens ou thaïlandais du groupe.
Le latex tient par une chaîne d’hydrocarbures
Un préservatif, c’est essentiellement du latex. Mais il faut pour le produire une série d’ingrédients dérivés du pétrole. Le naphta, pour les emballages et les lubrifiants. L’ammoniaque, qui sert à conserver le latex liquide pendant le transport. Les huiles de silicone, appliquées pour que la pièce finale ne colle pas. Tous ces composants circulent dans les mêmes tankers qui, jusqu’en février, traversaient le détroit d’Hormuz. Aujourd’hui, ils ne le traversent plus, ou au prix d’assurances maritimes doublées.
Le détail qui fait basculer les comptes de Karex tient à un chiffre peu médiatisé : 41 % du naphta qui alimente l’Asie vient du Moyen-Orient. Dès que ce flux ralentit, les acheteurs se reportent sur d’autres sources, plus lointaines et plus chères. Goh Miah Kiat l’a résumé à CNN : « La situation est très fragile, les prix sont élevés. On n’a plus le choix, il faut répercuter. » Sa marge a fondu en six semaines.
Deux mois pour traverser l’océan
À la matière première s’ajoute le fret. Les conteneurs qui partent de Port Klang vers Rotterdam ou Long Beach mettent désormais près de deux mois à arriver, contre un mois avant le conflit. Les cargos contournent par le cap de Bonne-Espérance, rallongent de 3 500 milles marins, consomment plus de carburant et paient des surcharges d’assurance. Résultat, des millions de préservatifs restent en mer au lieu d’être en rayon.
« On voit beaucoup de nos préservatifs sur des bateaux qui ne sont pas arrivés à destination alors qu’ils sont très attendus », a expliqué Goh à CNN. Les distributeurs, eux, ont ouvert leurs stocks stratégiques. Quand ceux-ci se vident, ils commandent plus, paient plus cher, et transmettent la facture aux chaînes de pharmacie. Laquelle sera transmise, à son tour, au client.
La demande explose au pire moment
Paradoxe, la guerre ne décourage pas les consommateurs, au contraire. Karex enregistre une hausse de 30 % de la demande mondiale depuis le début de l’année. Le patron a son explication : « En temps de crise, le besoin de préservatifs augmente parce que les gens sont incertains sur leur avenir. » La remarque fait sourire, mais les courbes la confirment. Les statistiques des pharmacies européennes suivent la même pente.
Le planning familial international s’inquiète de cette équation. Quand le prix des protections grimpe de 30 % dans les pays riches, il double presque dans ceux où l’État ne subventionne plus. Les ONG qui commandent via l’UNFPA risquent de recevoir moins d’unités pour le même budget. Le fonds onusien avait fixé son enveloppe 2024-2026 à 185 millions de dollars par an, dont 75 % pour les contraceptifs. À budget constant, la hausse se traduit mécaniquement par des millions de préservatifs en moins distribués aux programmes de prévention VIH en Afrique subsaharienne, principal poste de dépense de l’agence.
La capote, dernière victime en date
Le préservatif n’est pas un cas isolé. Depuis février, la guerre entre Washington et Téhéran a déclenché des effets de dominos que personne n’avait prévus. Les billets d’avion ont pris en moyenne 24 % selon les chiffres cités par LBC. Les engrais grimpent. L’hélium, utilisé pour refroidir les machines qui gravent les puces électroniques, est en tension, ce qui pèse sur les lignes de production asiatiques.
Le Myanmar rationne l’essence, le Cambodge ferme ses écoles les jours où le réseau électrique coupe. Les pays voisins de l’Iran encaissent les chocs en premier, mais les ondes se propagent jusqu’aux rayons hygiène d’un hypermarché de Valence. Le préservatif a juste la particularité d’être un produit du quotidien dont la hausse se lit immédiatement, sans passer par un indicateur abstrait.
Combien ça va coûter en France ?
En rayon, une boîte de douze Durex Classic tourne autour de 12 euros. Une hausse de 30 % la placerait à 15,60 euros. Pour les marques distributeurs, souvent fabriquées elles aussi par Karex, le ticket passerait de 6 à 7,80 euros. La mesure « préservatifs gratuits en pharmacie pour les moins de 26 ans », en vigueur depuis janvier 2023, absorbera une partie du choc pour les jeunes. Reste que l’Assurance maladie devra rallonger son enveloppe pour maintenir le même volume, ou se contenter de distribuer moins de boîtes à budget inchangé.
Aucune date de répercussion n’est encore confirmée par les distributeurs français. Reckitt, maison mère de Durex, et Church & Dwight, propriétaire de Trojan aux États-Unis, n’ont pas commenté publiquement la hausse annoncée par leur fournisseur. Karex a, lui, prévenu que les nouveaux tarifs s’appliqueraient aux commandes clients dans les semaines à venir. En bout de chaîne, l’étiquette en rayon mettra deux à trois mois à bouger.
Le cessez-le-feu annoncé le 22 avril par Donald Trump reste suspendu à des négociations qui patinent. Karex dit tenir quelques mois sur ses stocks. Après, ce sont les rayons qui le diront.