Cent grenouilles dorées ont été relâchées dans la forêt panaméenne. Soixante-dix sont déjà mortes. Le champignon qui les avait effacées de la nature en 2009 n’a pas disparu, lui.
Pour la première fois depuis dix-sept ans, l’Atelopus zeteki pose à nouveau ses pattes sur les pierres mouillées des ruisseaux panaméens. La bestiole jaune vif, emblème national au point d’orner les billets de loterie, avait été déclarée disparue du milieu sauvage en 2009. Son retour se joue désormais dans une poignée d’enclos grillagés, en bord de cours d’eau, sous l’œil serré des biologistes du Panama Amphibian Rescue and Conservation Project (PARC).
Un champignon qui vide les rivières d’Amérique centrale
Le tueur a un nom imprononçable : Batrachochytrium dendrobatidis, surnommé Bd. Ce champignon microscopique colonise la peau des amphibiens et dérègle leurs échanges d’eau et de sels. Résultat, le cœur finit par s’arrêter. Apparu en Amérique centrale à la fin des années 1980, il a décimé des centaines d’espèces de grenouilles sur le continent et provoqué l’une des pires pandémies animales jamais recensées.
À El Valle de Antón, dernier bastion des grenouilles dorées, le Bd a débarqué en 2004. Cinq ans ont suffi pour vider totalement les rivières. En 2009, plus aucune observation confirmée. L’espèce tenait alors toute entière dans des bacs de laboratoire, en Amérique du Nord et au Panama.
Dix-sept ans dans des élevages secrets
Le PARC, affilié à la Smithsonian Institution, a joué le rôle d’arche de Noé. Plus de 500 grenouilles dorées vivent aujourd’hui dans une cinquantaine d’institutions, maintenues en captivité comme une police d’assurance. Le protocole était simple sur le papier, compliqué en pratique : attendre que les populations captives soient assez nombreuses et assez stables pour tenter un retour. Sauf que personne ne savait si la grenouille survivrait à son propre pays.
« Nous entrons dans une nouvelle phase de notre travail, celle de la science du retour à la vie sauvage », explique Roberto Ibáñez, directeur du projet. La formule est modeste, mais l’enjeu est énorme. Aucune réintroduction n’avait encore été tentée sur cette espèce, et plusieurs programmes similaires se sont soldés par des échecs totaux en Australie et en Amérique du Sud.
Cent cobayes dans des enclos de rivière
L’expérience a commencé fin 2025 avec cent grenouilles élevées en captivité. Au lieu de les larguer directement dans la jungle, les scientifiques les ont placées dans des enclos de type « soft release », des cages semi-ouvertes posées au bord des cours d’eau. Objectif : observer comment l’animal réagit au Bd en conditions semi-réelles, sans qu’il puisse fuir hors zone.
Le bilan à douze semaines, rapporté par Popular Science, est brutal. Soixante-dix grenouilles sur cent sont mortes de chytridiomycose. Dit autrement, sept bêtes sur dix ont fait le voyage de l’élevage à la forêt pour finir emportées par le même champignon qu’il y a vingt ans. Brian Gratwicke, biologiste impliqué dans le programme, refuse pourtant de parler d’échec : les trente survivantes offrent des données précieuses sur les conditions qui permettent à une grenouille de résister.
Chercher les zones trop chaudes pour le tueur
La stratégie des biologistes repose sur une idée contre-intuitive. Le Batrachochytrium dendrobatidis a ses propres limites : au-delà d’une certaine température, le champignon s’effondre. « Nos modèles suggèrent qu’il existe des refuges climatiques, des endroits adaptés aux grenouilles mais trop chauds pour le champignon », détaille Gratwicke, cité par Futura-Sciences.
L’équipe cartographie désormais les micro-climats du Panama pour identifier ces poches de sécurité. Une colline ensoleillée, un vallon bien ventilé, une rive plus exposée : autant de parcelles où le Bd survit mal et où la grenouille, elle, tient le coup. Les prochaines réintroductions viseront ces points précis plutôt que l’habitat historique, trop favorable au pathogène.
Trois espèces cousines ont déjà réussi
Les chercheurs ne partent pas de zéro. L’an dernier, trois autres amphibiens du Panama ont été relâchés avec un taux de survie nettement meilleur : la grenouille lémur, la grenouille-fusée de Pratt et la rainette couronnée. Les trois espèces vivent dans des environnements plus tolérants au Bd ou produisent des peptides antifongiques naturels. Autant de pistes biologiques que le PARC étudie pour transposer la méthode à l’Atelopus zeteki.
L’histoire n’est pas que scientifique. Le chantier dure depuis bientôt vingt ans et mobilise un budget continu, difficile à maintenir dans un petit pays où les priorités sanitaires et éducatives pèsent lourd. Le Panama a pourtant fait de cette grenouille un symbole : la Journée nationale de la grenouille dorée a été instituée le 14 août 2010, et la mythologie locale raconte que l’animal se transforme en or après sa mort, porteur de chance pour qui l’aperçoit.
Une grenouille qui parle avec les mains
Curiosité biologique, l’Atelopus zeteki ne coasse quasiment pas. Elle vit au bord de torrents bruyants, où le chant classique des amphibiens se perd dans le vacarme de l’eau. Les mâles ont donc développé une parade visuelle : ils agitent leurs pattes avant pour avertir un rival ou séduire une femelle. Un langage de signes, presque unique dans le monde des grenouilles, que la Wikipedia scientifique décrit comme un système « quasi-sémaphorique ».
La bête est minuscule, entre 35 et 48 millimètres pour les mâles, jusqu’à 63 millimètres pour les femelles, et recouverte d’une toxine redoutable. La zétékitoxine AB bloque les canaux sodium des mammifères avec une puissance supérieure à celle de la saxitoxine, qui pousse les touristes à éviter certains crustacés tropicaux. Autrement dit, on admire ces grenouilles de loin. Les chercheurs portent des gants et ne les manipulent qu’en laboratoire.
Le verdict se jouera sur plusieurs décennies
Parler de succès ou d’échec après trois mois d’essai n’aurait pas de sens. Le PARC prévoit plusieurs vagues de relâches dans les années qui viennent, chacune calibrée sur les leçons de la précédente. L’objectif n’est plus de restaurer la population sauvage d’avant 2004, jugée hors de portée, mais d’établir des noyaux viables dans les fameux refuges climatiques.
Le prochain jalon arrive en 2027 avec un lâcher élargi, basé sur les survivantes actuelles et leurs descendantes. Pour la première fois depuis 2009, un promeneur pourrait croiser une grenouille dorée dans un ruisseau panaméen. À condition de savoir où regarder, et d’accepter que trente rescapées sur cent soit, dans ce genre d’histoire, déjà une victoire.