Du tétracarbonyle de nickel. Le même gaz que les usines aérospatiales fabriquent pour purifier leurs alliages. Sauf qu’ici, il sort d’un bloc de glace vieux d’au moins 7 milliards d’années, venu d’une autre étoile, qui traverse le système solaire à 58 kilomètres par seconde.
Un composé jamais vu dans le cosmos
La signature chimique a été captée par le Keck Cosmic Web Imager, un spectromètre installé sur le télescope Keck-II à Hawaï. Autour du noyau de la comète interstellaire 3I/ATLAS, les astronomes ont identifié du nickel sous une forme singulière: le tétracarbonyle de nickel, de formule Ni(CO)4. Sur notre planète, ce liquide incolore n’existe pas à l’état naturel. Seules quelques industries savent le produire, en chauffant du nickel métallique au contact de monoxyde de carbone. La métallurgie aérospatiale s’en sert pour déposer des couches de nickel ultra-pures sur ses pièces.
Le détail qui intrigue: aucune trace de fer dans les mesures. D’ordinaire, nickel et fer voyagent ensemble dans les météorites et les comètes. Ici, le fer est absent. Le nickel, lui, sort en abondance. C’est cette asymétrie qui a mis la puce à l’oreille des chercheurs.
Un geyser chauffé par le Soleil
L’équipe de Futura-Sciences rapporte l’hypothèse privilégiée par les spectroscopistes. Près du noyau cométaire, les grains de poussière chargés de nickel seraient chauffés par le rayonnement solaire. Au contact du monoxyde de carbone qui s’échappe déjà du bloc de glace, ce nickel réagit et forme spontanément le fameux Ni(CO)4. Un peu comme les geysers d’Islande, sauf que le moteur n’est pas la chaleur interne mais les photons du Soleil.
Pourquoi personne n’avait jamais observé ça ? Parce que les comètes locales ne présentent pas ces concentrations de nickel pur. Les chimistes soupçonnent donc que 3I/ATLAS s’est formée dans un environnement très différent du nôtre, avec une recette bien à elle.
Troisième visiteuse d’une autre étoile
3I/ATLAS a été repérée le 1er juillet 2025 par le télescope ATLAS, installé au Chili. Son orbite hyperbolique n’a laissé aucun doute: l’objet ne tourne pas autour du Soleil, il le traverse, avant de repartir vers le vide sidéral. C’est la troisième fois que les astronomes surprennent un tel corps. Le premier, ‘Oumuamua, avait défrayé la chronique en 2017 avec sa forme de cigare étirée. Le second, 2I/Borisov, ressemblait davantage à une comète classique. 3I/ATLAS, elle, file à 58 kilomètres par seconde, plus vite que ses deux prédécesseurs.
Le noyau est modeste: moins d’un kilomètre de diamètre selon les estimations de la NASA, même si le voile de poussière complique les mesures. Pendant l’été 2025, la comète éjectait environ 6 kilos de grains de poussière par seconde, et bien davantage de gros fragments. De quoi offrir aux télescopes une signature visible à plus de 400 millions de kilomètres.
Plus vieille que le Soleil
Les modélisations publiées ces derniers mois situent la naissance de 3I/ATLAS dans le disque épais de la Voie lactée, cette région qui abrite les étoiles les plus anciennes de notre galaxie. Résultat: la comète pourrait avoir entre 7 et 14 milliards d’années, selon la fourchette donnée par plusieurs équipes. Le Soleil, lui, n’en a que 4,6 milliards. Autrement dit, cette boule de glace et de poussière racontait déjà son histoire dans un autre système stellaire quand la Terre n’existait même pas.
Et contrairement à ses deux grandes sœurs, elle arrive par l’hémisphère céleste sud, à rebours des prédictions des modèles. Un signe de plus que les objets interstellaires sont plus divers que prévu.
Le James-Webb détecte du méthane
Le télescope spatial James-Webb a pris le relais après le périhélie du 29 octobre 2025, date à laquelle la comète est passée au plus près du Soleil, à 1,36 unité astronomique (1,36 fois la distance Terre-Soleil). Son instrument MIRI a confirmé la présence d’eau, de dioxyde de carbone, de nickel atomique, et surtout de méthane. Première détection de ce gaz dans un objet interstellaire. Le rapport entre CO2 et H2O est le plus élevé jamais mesuré dans une comète, ce qui pointe vers une zone de formation très froide autour de l’étoile d’origine.
Du côté japonais, l’équipe dirigée par Yoshiharu Shinnaka, à l’Université Kyoto Sangyo, a utilisé le télescope Subaru pour suivre l’évolution chimique de la coma. Leurs mesures du 7 janvier 2026 donnent un ratio CO2/H2O inférieur à celui observé avant le périhélie, rapporte la revue Phys.org. Le noyau ne se vide donc pas de façon homogène: les couches extérieures et intérieures n’ont pas la même recette.
Pourquoi la chimie d’un seul fragment change tout
Sur les dizaines de milliers de comètes répertoriées dans le système solaire, aucune ne livre un Ni(CO)4 aussi franc. Les équipes qui suivent les objets interstellaires espèrent que ces signatures chimiques finiront par donner une typologie: de quelle famille d’étoiles venait cet intrus, dans quel type de nébuleuse il s’est formé, et s’il existe un lien avec les pouponnières stellaires qui ont donné naissance à notre propre Soleil. Chaque visiteur connu est un indice. Trois en moins de dix ans, c’est assez pour commencer à comparer.
La sonde Europa Clipper en appui
La NASA avait placé sa sonde Europa Clipper en position d’observer la comète fin octobre, au moment le plus favorable. Les données collectées sont désormais versées sur les serveurs ouverts de l’agence, selon un communiqué publié sur science.nasa.gov. L’objectif: permettre à plusieurs équipes de creuser en parallèle la question du tétracarbonyle, son éventuelle source interne, et ce que cette chimie peut dire des environnements stellaires dont les objets interstellaires sont originaires.
3I/ATLAS s’éloigne désormais du Soleil et retournera bientôt hors de portée des télescopes. Avant son départ, les astronomes ont rarement eu une telle fenêtre: un morceau d’un autre système, offert quelques mois pour observation. Deux conférences internationales doivent synthétiser les observations de dizaines d’équipes, l’une à Pasadena en juin, l’autre à Tokyo en septembre. L’explication la plus simple du tétracarbonyle, celle du geyser solaire, tient encore la corde. Les physiciens américains et européens préparent déjà des simulations de laboratoire pour vérifier si leur chimie colle à ce que dit le ciel.