5 000 euros en liquide pour récupérer la maison de son père. Karine, 55 ans, a versé cette somme à un commando d’expulsion. Le squatteur n’a pas bougé d’un mètre. Elle, elle est renvoyée devant un tribunal pour violences aggravées.
Son histoire ouvre le reportage diffusé ce jeudi soir dans Envoyé spécial, sur France 2. Les journalistes Lisa Beauval, Samir Benguenouna et Alexandra Diaz ont passé des mois à filmer ce marché clandestin qui prospère dans l’angle mort d’une législation que les propriétaires jugent inopérante.
La loi de 2023 promettait 72 heures, la justice prend deux ans
Le ministère de l’Intérieur recense entre 6 000 et 7 000 logements squattés sur l’ensemble du territoire. Le chiffre semble stable, il cache une poussée nette : le nombre de demandes d’expulsion judiciaire a triplé entre 2022 et 2024. Les tribunaux débordent, les audiences glissent de mois en mois, et pendant ce temps les propriétaires continuent de payer le crédit d’un bien qu’ils ne peuvent plus habiter.
La loi du 27 juillet 2023 devait régler le problème. Elle a porté les sanctions pour occupation illicite à trois ans de prison et 45 000 euros d’amende, contre un an et 15 000 euros auparavant. Sur le papier, une procédure administrative permet désormais de déloger un squatteur en 72 heures. Dans la pratique, cette voie reste étroite. Les préfets exigent une enquête, le voisinage est souvent entendu, et dès qu’un litige apparaît sur la domiciliation, le dossier bascule au civil. Avec ses délais moyens de dix-huit mois à deux ans.
Karine, 55 ans, 5 000 euros et un procès
Karine a attendu. Puis un intermédiaire lui a glissé un numéro. 5 000 euros, une équipe d’hommes, quelques heures. C’est la promesse standard des commandos qui démarchent les victimes de squat sur les forums de propriétaires et dans les salles d’attente de tribunaux. Certains opèrent sous un statut d’autoentrepreneur estampillé « débarras » ou « nettoyage ». D’autres ne déclarent rien du tout.
Dans le cas de Karine, l’opération a viré au fiasco. Le squatteur a porté plainte. Les policiers ont identifié le commando grâce à un téléphone laissé sur place. Résultat : la propriétaire est poursuivie pour violences aggravées, le squatteur reste dans la maison, et la facture de 5 000 euros ne lui sera jamais rendue. Envoyé spécial n’est pas le premier média à documenter ce retournement. Des affaires similaires remontent chaque année en correctionnelle, à Marseille, à Toulouse, à Lille, parfois avec des peines de prison avec sursis.
Un marché parallèle sur les biens à prix cassés
Faute de solution judiciaire rapide, une autre filière a éclos : le rachat de logements squattés. Des sociétés proposent aux propriétaires épuisés de leur reprendre leur bien, occupé, pour 40 à 60 % de sa valeur de marché. Elles prennent ensuite le risque juridique de l’expulsion à leur charge, souvent avec les mêmes commandos. Le reportage de France 2 montre des démarcheurs ciblant les successions et les biens de personnes âgées, là où la patience est la plus courte et la revente la plus probable.
Marie-Noëlle, elle, n’est pas face à un squatteur au sens strict. Son locataire a simplement cessé de payer. Elle a cumulé un second emploi et contracté un prêt pour absorber l’impayé. La confusion entre ces deux situations, dans les discours politiques comme dans les reportages, entretient le sentiment d’un État impuissant face à une avalanche de fraudeurs. Les statistiques racontent une autre histoire : les impayés de loyer représentent l’écrasante majorité des procédures d’expulsion, très loin devant les squats proprement dits.
Ailleurs en Europe, le même angle mort
L’Espagne est souvent citée en exemple dans les débats parlementaires français, avec son phénomène des okupas. Madrid a mis en place des unités de police dédiées, autorisées à intervenir en urgence quand un propriétaire rentre chez lui et trouve des inconnus installés. En pratique, les juges locaux continuent d’arbitrer au cas par cas, et les expulsions traînent dès lors que les occupants revendiquent la présence de mineurs. L’Italie, après plusieurs polémiques autour d’occupations dans le centre de Rome, a durci ses procédures d’urgence. L’Allemagne, plus protectrice des locataires, s’en remet à des juges spécialisés. Dans aucun de ces pays la promesse d’une expulsion express n’a réellement fonctionné sans un investissement parallèle dans la police et les greffes.
Le Sénat a remis le sujet sur la table en janvier
Le 20 janvier 2026, la chambre haute a adopté en première lecture une nouvelle proposition de loi centrée sur l’accélération des procédures. Le texte prévoit d’étendre le champ du référé, de raccourcir les délais de la trêve hivernale pour les occupants sans titre, et de sanctionner les sociétés qui louent des biens sans bail. Il doit désormais être examiné à l’Assemblée, sans calendrier ferme pour l’instant.
Les associations de défense des locataires y voient un glissement. À force de légiférer sur les squats, qui sont minoritaires, on finit par fragiliser les ménages en difficulté financière, beaucoup plus nombreux. La Fondation Abbé Pierre rappelle chaque année qu’un locataire sur vingt connaît au moins un impayé ponctuel. La majorité reprend le paiement dans les trois mois. Mais les propriétaires, eux, n’attendent pas trois mois quand ils ont un crédit à rembourser.
Ce que dit le droit, ce que fait la rue
La justice rend sa décision concernant Karine au mois de juin. Si elle est condamnée pour violences aggravées, elle risque plusieurs mois de prison avec sursis et une inscription au casier. Le squatteur, lui, n’a aucune incitation à partir tant que la procédure civile d’expulsion traîne.
Dans les commentaires du reportage, un constat revient. La loi de 2023 a durci les peines sans régler le vrai goulot d’étranglement, celui des tribunaux. Tant que les délais civils ne baisseront pas, la tentation du passage à l’acte restera vive. Et les commandos, eux, continueront de répondre aux appels.
Envoyé spécial, « Squatteurs, la tentation de se faire justice », diffusé ce jeudi 23 avril 2026 à 21 h 10 sur France 2.