Trente-trois pour cent en CP, soixante-neuf pour cent en CM2. Plus l’écolier grandit, moins il accepte la tenue commune sur le dos. Au collège, le rejet plafonne à 63 %. Pourtant, la rentrée 2026 verra 115 établissements la rendre obligatoire, contre 90 cette année.

La première évaluation officielle de l’expérimentation de l’uniforme à l’école est tombée mardi 12 mai. La Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), service statistique du ministère de l’Éducation nationale, a confié l’enquête à FORS-Recherche Sociale. Verdict : des effets « globalement limités » sur les apprentissages, le climat scolaire et le comportement des élèves. Le ministre Édouard Geffray, lui, persiste et signe.

Les élèves disent non, surtout les plus grands

Le rejet de la tenue progresse mécaniquement avec l’âge. En primaire, 57 % des élèves déclarent ne pas aimer la porter. Le détail par niveau est éloquent : un tiers seulement des élèves de CP émettent un grief, contre près de sept écoliers sur dix au CM2. Le passage au collège n’arrange rien. Selon la DEPP, 63 % des élèves disent ne pas se sentir bien dans cette tenue, et 62 % considèrent qu’elle n’est pas adaptée à leur vie de collégien.

Ces chiffres dessinent un cadre que les enquêteurs résument crûment dans leur rapport, repris par le Café pédagogique : « l’effet des expérimentations sur la cohésion apparaît plus projeté que réellement vécu par les élèves ». Traduction : les bénéfices vantés par les adultes existent surtout dans la tête des adultes.

Aucun effet mesurable sur les notes

L’expérimentation a démarré à la rentrée 2024 dans une centaine d’établissements volontaires. Vingt-deux étaient situés dans le second degré, dont seize ont répondu au questionnaire. Sur ces seize chefs d’établissement, treize pointent un renforcement du sentiment d’appartenance et onze constatent une amélioration du climat scolaire. Mais quand on parle apprentissages, le chiffre s’effondre : seuls cinq directeurs sur seize perçoivent une amélioration des acquis scolaires.

Le rapport DEPP ne s’en cache pas : « la faiblesse des effets perçus sur les apprentissages n’est pas surprenante au regard des conclusions de la littérature scientifique ». Les études anglo-saxonnes le pointent depuis des années. Au Royaume-Uni, où l’uniforme est la norme, plusieurs travaux universitaires, dont ceux du Centre for Educational Neuroscience et de l’Institute of Education de Londres, ont conclu à l’absence d’effet significatif sur les résultats. Aux États-Unis, l’étude de référence menée par David Brunsma sur 4 500 élèves a abouti à la même conclusion en 1998.

Les adultes voient ce qu’ils veulent voir

Dans le premier degré, les trois quarts des directeurs d’école déclarent une évolution positive du sentiment d’appartenance depuis la mise en place de la tenue commune. Un peu plus d’un tiers (36 %) signalent une amélioration du climat scolaire. Soit, paradoxalement, des chiffres bien plus optimistes côté hiérarchie que côté terrain.

L’écart se retrouve à toutes les strates. Au lancement, 71 % des directeurs étaient favorables au projet. Du côté des enseignants, seuls 41 % l’étaient. Et chez le personnel périscolaire, moins d’un tiers émettait un avis positif. Les élèves ? Quasiment pas consultés. Selon le rapport, dans la majorité des établissements enquêtés, les consultations préalables ont surtout servi à « valider un accord majoritaire plutôt qu’à nourrir un véritable débat sur les finalités de l’expérimentation ».

« L’expérimentation s’est construite davantage pour eux que avec eux », tranche FORS-Recherche Sociale. Quelques élèves ont eu leur mot à dire sur la couleur des polos ou le dessin du logo. Pas sur le principe.

Le ministre maintient le cap, sans bilan définitif

Auditionné à l’Assemblée nationale mardi, Édouard Geffray a balayé la fragilité des résultats : « Il n’y a pas forcément d’effets sur les résultats scolaires, mais en un an, ce n’est guère étonnant ». Le ministre attend les « résultats définitifs » de la deuxième année pour trancher sur la généralisation. En attendant, l’expérimentation s’élargit : 97 écoles, 14 collèges et 4 lycées sont prévus à la rentrée 2026, soit 115 établissements au total. Les écoles volontaires sont plus souvent situées en éducation prioritaire, en milieu urbain, avec des effectifs importants et davantage d’élèves en difficulté.

La trajectoire politique du dossier reste imprévisible. L’uniforme, mesure phare promue par Gabriel Attal lorsqu’il était à la rue de Grenelle puis à Matignon, avait été pensé comme une réponse symbolique aux fractures sociales et religieuses dans les établissements scolaires. Deux ans plus tard, le ministère cherche encore ses preuves.

200 euros par enfant, et un débat qui s’évapore

Le dispositif n’est pas gratuit. L’Éducation nationale s’est engagée à co-financer le matériel à hauteur de 50 % avec les communes volontaires, avec un coût moyen estimé entre 150 et 200 euros par élève selon le service public. Pour une commune qui équipe 300 enfants, la facture grimpe vite à 30 000 ou 60 000 euros sur deux ans, à parts égales avec l’État.

Le contraste avec le débat public est saisissant. Sondages à l’appui, l’idée de l’uniforme reste populaire dans l’opinion : une enquête Ifop pour Le Journal du dimanche en janvier 2024 donnait 65 % des Français favorables à son retour. Mais une fois confrontés à la réalité, les premiers concernés, les enfants, semblent renvoyer un signal autrement plus dissonant.

Et après la deuxième année ?

La DEPP rendra une seconde évaluation au printemps 2027, avec des cohortes plus larges et un recul plus important. C’est à ce moment-là que devrait tomber la décision politique sur une éventuelle généralisation à toute la France. À cet horizon, deux scénarios se dessinent : soit la deuxième campagne confirme l’effet « symbolique » et le projet finit en eau de boudin, soit elle est instrumentalisée pour pousser la généralisation, indépendamment des données.

D’ici là, plus de 115 établissements continueront à habiller leurs élèves en polos brodés du logo de l’école. Et la moitié des Français, environ, continuera de penser que c’était une bonne idée. Sans toujours savoir ce que les enfants en disent.