Un drone s’écrase sur un terrain de sport de Fleury-Mérogis, le 11 avril dernier. Dans la carcasse, les surveillants retrouvent 195 grammes de stupéfiants, un iPhone, un chargeur et une carte SIM. Scène presque banale en 2026 : plus de 2 000 livraisons par les airs ont visé les prisons françaises entre janvier et octobre 2025.

L’administration pénitentiaire a recensé précisément 2 121 interventions de drones au-dessus des établissements sur ces neuf mois, selon les chiffres rapportés par BFMTV mi-janvier. En 2024, le décompte s’arrêtait à 411 sur l’année entière. Multiplié par cinq. En 2021, 37 livraisons avaient été identifiées. Quatre ans plus tard, la progression frise les 5 600 %.

Un business qui s’est industrialisé

Le procès ouvert à Nantes fin 2025 a mis un visage sur ce trafic. Deux hommes de 24 et 26 ans, jugés avec la mère du plus âgé, avaient livré plus de 460 fois dans sept prisons du Grand Ouest entre février et décembre 2025. Angers, Nantes, Le Mans, La Roche-sur-Yon, Vivonnes : les détenus recevaient téléphones, chargeurs et drogues presque chaque nuit.

« Une espèce de PME de livraison par drone, une entreprise lucrative », a résumé le procureur, cité par France Bleu. Le droniste principal a écopé de six ans de prison ferme, son complice de deux ans, la mère de 18 mois avec sursis. Dans la salle, un représentant syndical a formulé la chose autrement : « C’était vraiment une PME, et ça a beaucoup rapporté. »

Beauvais, épicentre improbable

Le centre pénitentiaire de l’Oise concentre une part anormale du phénomène. Pour la seule année 2025, une centaine de livraisons y ont été comptabilisées, selon Franceinfo. Les forces de l’ordre ont interpellé une quarantaine de personnes et saisi une vingtaine d’appareils, entreposés depuis dans un local de police. Les jardins privatifs qui bordent l’enceinte servent de base improvisée aux pilotes : dix minutes de vol, un paquet lâché au-dessus de la cour, retour à l’envoyeur.

À Fleury-Mérogis, la plus grande prison d’Europe, le syndicat FO Justice publie une chronique quasi hebdomadaire des survols. « La piste d’atterrissage de tous les trafics », écrit l’organisation. Les engins ne se contentent plus d’approcher les fenêtres grillagées : ils atterrissent parfois sur les cours de promenade, en plein jour, et repartent après déchargement.

Armes, consoles, munitions

Le contenu des cargaisons en dit long sur la sophistication du réseau. Les téléphones portables et le cannabis restent la marchandise principale, mais le catalogue s’élargit. Des consoles de jeu vidéo, des multiprises, des câbles, des adaptateurs microSIM font désormais partie de la routine. Plus préoccupant : des armes à feu artisanales, des couteaux, des lames de scie et des munitions ont été interceptées, parfois en vol, parfois après l’atterrissage.

« On a retrouvé des armes avec des munitions, livrées par drones sur les cours de promenade », confirme une source pénitentiaire interrogée par Franceinfo. En Ardèche, en Haute-Garonne, en Seine-Saint-Denis, les rapports internes décrivent une bascule : les surveillants sont passés du guet contre les parloirs fantômes à une guerre aérienne permanente.

Commande sur messagerie, paiement en cryptomonnaie

Le circuit économique derrière les drones est de plus en plus documenté. Les commandes transitent par des messageries chiffrées, les paiements s’effectuent en cryptomonnaies ou via de petits transferts rapides, les livreurs changent d’enceinte chaque nuit pour brouiller les traces. Un téléphone portable de base, qui coûte 30 euros en boutique, se revend 1 500 euros au détenu. Un gramme de cannabis passe de 10 à 40 euros une fois franchi le mur.

Dans le dossier nantais, les enquêteurs ont retrouvé un carnet de commandes numérique : chaque détenu y figure avec sa cellule, son étage, la liste des objets désirés et la somme due à l’extérieur. Les proches payaient sur un compte recyclé, les fonds étaient ensuite blanchis par petits virements vers des comptes de tiers. La mère du principal droniste officiait comme comptable de l’opération.

58 prisons équipées, 128 à la traîne

L’administration pénitentiaire s’arme, mais lentement. Sur les 186 établissements que compte le parc français, 58 disposent désormais de dispositifs anti-drone à fin 2025. Des brouilleurs d’ondes, principalement, qui coupent la liaison entre l’appareil et son pilote et forcent l’atterrissage. Le Sénat, dès octobre 2024, avait adressé une question écrite au ministère de la Justice pour réclamer une généralisation. La réponse est toujours en attente.

Les syndicats pénitentiaires demandent davantage : une brigade anti-drone dédiée, des filets de protection devant les façades, des renforts humains dans les postes de surveillance. Dans l’immédiat, les agents font le travail à l’ancienne. Une jumelle, une lampe torche, un coup de radio quand le vrombissement s’approche, et la course pour intercepter le colis avant qu’il ne passe une fenêtre.

Une course technologique que la France perd

Le phénomène n’est pas franco-français. Les services correctionnels canadiens ont signalé une progression similaire l’an dernier. Les Pays-Bas, la Belgique, le Royaume-Uni voient aussi leurs statistiques gonfler. Ce qui distingue la France, c’est la vitesse : passer de 37 à 2 121 incidents en quatre ans place le pays dans une catégorie à part.

La réponse s’articule sur deux fronts. D’un côté, l’administration accélère le déploiement des brouilleurs, avec un objectif affiché d’équiper la majorité du parc d’ici fin 2027. De l’autre, les juges durcissent les sanctions. Les six ans pris à Nantes font jurisprudence. À Angers, un droniste poursuivi au printemps a été rattrapé par un chef de « tentative de meurtre » sur un policier, après avoir précipité son engin à pleine vitesse vers un gendarme en embuscade.

Un projet de loi sur la sécurité pénitentiaire est attendu au Parlement avant l’été. Les filets anti-drone pourraient y être rendus obligatoires pour les établissements les plus exposés. En attendant, le ciel au-dessus des prisons françaises reste une zone grise, où un kilo de cannabis à 2 000 euros s’invite parfois avant le plateau repas.