À 31 ans, un informaticien bernois règne sur près de 100 000 mètres carrés de terrain suisse. Aucune élection, aucun héritage. Juste un Code civil mal verrouillé et une couronne posée dans une église de Berne en 2019.
Jonas Lauwiner se fait appeler Jonas Ier, roi de Suisse. La presse helvétique a longtemps souri. Plus maintenant. Le canton du Jura prépare ce mois-ci une loi taillée pour stopper net ses prochaines acquisitions, après que Vaud et le Valais ont déjà refermé la porte. Une demi-douzaine de parcelles « sans maître » trônent encore sur le territoire jurassien, raconte la RTS. Aux yeux des autorités, c’est désormais autant de munitions à mettre hors de portée du jeune homme.
Une couronne, une église, et des copains en uniforme
L’histoire commence à Berne, en 2019. Lauwiner, alors âgé de 25 ans, organise un sacre dans l’église de Nydegg, perchée sur une boucle de l’Aar. Un prêtre dépose une couronne. Quelques amis costumés font office de garde royale. La cérémonie est retransmise sur ses réseaux sociaux. Les passants pensent à un canular. Sept ans plus tard, ils ont tort.
Sur le papier, le jeune homme exerce un métier banal de chef de projet informatique. À côté, il bâtit ce qu’il appelle « l’Empire Lauwiner », un archipel de parcelles éparpillées sur huit cantons. Ce n’est pas un délire d’opérette. Ses propriétés sont bel et bien inscrites au registre foncier, signées de la main des notaires, et personne ne peut les lui retirer.
15 000 francs pour 149 parcelles
Le quotidien suisse Blick a sorti la calculette. En six ans, Lauwiner a réussi à mettre la main sur 149 terrains et plus de 80 routes privées pour la somme totale de 15 000 francs suisses, soit environ 16 000 euros. Le prix d’une voiture d’occasion. Cumulés, ces lots couvrent 100 000 mètres carrés, l’équivalent de quatorze terrains de football.
La plupart sont des parcelles minuscules, oubliées dans les archives communales depuis des décennies. Des bouts de chemin entre deux fermes, des morceaux de forêt sans usage, des routes coupées que plus personne n’entretient. Sur le terrain, beaucoup ne valent rien. Mais l’effet de masse est saisissant : Lauwiner s’invite dans des dossiers d’urbanisme dont il n’aurait jamais dû entendre parler. Lorsqu’une commune veut élargir une route ou construire une éolienne, c’est lui qu’il faut négocier.
La faille du Code civil suisse
L’arme du roi autoproclamé tient en un mot, et il est inscrit dans le marbre du droit helvétique : la déréliction. Le Code civil suisse, article 658 et suivants, prévoit qu’un propriétaire peut renoncer publiquement à son bien sans le céder à personne. La parcelle devient alors « sans maître ». Le premier qui se manifeste auprès du registre foncier peut la réclamer pour quelques centaines de francs.
Le mécanisme date du XIXe siècle. Il visait à fluidifier les transactions agricoles dans une économie rurale où les héritages s’embrouillaient. Personne n’avait imaginé qu’un seul homme se mette à les éplucher de façon industrielle, registre par registre, canton par canton. Lauwiner, lui, s’y emploie avec la rigueur d’un chasseur de niche fiscale. Il épluche les avis publiés au journal cantonal, dépose ses requêtes, paie les frais d’inscription, et le tour est joué.
Vaud et le Valais ont déjà claqué la porte
Les premières alarmes datent de 2024. Un magistrat vaudois découvre, médusé, qu’un seul individu détient des dizaines de bouts de cantons. Vaud bouge dans la foulée et impose la priorité aux communes. Si une parcelle devient sans maître, la municipalité est servie en premier. Les particuliers ne peuvent se manifester qu’en cas de désintérêt municipal, après un délai d’attente. Le Valais a copié la formule peu après. Six autres cantons étudient la mesure, indique Le Temps.
Le Jura entre dans la danse ce printemps. La conseillère d’État en charge du dossier a confirmé à la RTS qu’une révision législative est en préparation, sur le modèle vaudois. « Quelques milliers de mètres carrés sont concernés sur notre sol, mais le précédent est inquiétant », a-t-elle expliqué. À Neuchâtel, Lauwiner a déjà repéré plusieurs terrains abandonnés selon le quotidien 20 minutes. La course de vitesse est lancée.
Une armée et désormais l’envie de gouverner
Le portrait esquissé par La Libre Belgique en janvier dressait celui d’un homme à « la soif excessive de pouvoir ». L’intéressé l’assume. Il se présente entouré de ce qu’il appelle son armée, en réalité une vingtaine d’amis qui défilent en uniforme lors d’événements privés. Il publie des décrets numérotés sur son site. Il a déposé la marque « Empire Lauwiner » auprès de l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle.
Dernière étape annoncée : il vise un siège au gouvernement cantonal bernois lors des prochaines élections, a-t-il confié à Le Temps. Pas pour rire, mais comme tremplin. Le service de renseignement helvétique ne le considère pas comme une menace, classe le dossier dans la catégorie des excentriques inoffensifs. Les juristes consultés par France 3 Bourgogne-Franche-Comté nuancent : tant que sa méthode reste légale, il continuera. Et chaque commune qui ne ferme pas la faille devient, mathématiquement, une cible.
Côté français, on regarde par-dessus la frontière
Le code civil français connaît une notion proche, l’article 539, qui attribue les biens vacants à l’État, et non au premier déclarant venu. Difficile de répliquer le coup à Pontarlier ou à Annemasse. Mais les notaires du Doubs gardent un œil sur la procédure jurassienne, dans le doute. Plusieurs élus locaux interrogés par France 3 admettent que la méthode Lauwiner pose une question utile : qui s’occupe vraiment des morceaux de territoire que plus personne ne réclame ?
La réponse arrive bientôt côté suisse. Le projet de loi jurassien sera débattu en commission au début de l’été. S’il passe, Jonas Ier aura perdu un terrain de chasse de plus, et son empire commencera à se rétrécir au lieu de croître. Pour la première fois depuis sept ans.