Trente ans de prison. C’est la peine que le parquet spécial sud-coréen a réclamée vendredi contre Yoon Suk Yeol, déjà condamné à la perpétuité en février. Les procureurs l’accusent d’avoir fait survoler Pyongyang par des drones militaires pour fabriquer une crise, et justifier les six heures de loi martiale qui ont failli faire basculer son pays en décembre 2024.
Trois survols secrets pour provoquer Kim Jong Un
Les faits remontent à octobre 2024. Trois fois, selon l’accusation, des drones sud-coréens chargés de tracts de propagande sont entrés dans l’espace aérien nord-coréen jusqu’au-dessus de Pyongyang. Le régime de Kim Jong Un hurle à la « provocation grave », détruit des portions de routes reliant les deux Corées et affirme que 1,4 million de citoyens se sont engagés volontairement dans son armée en une semaine.
À Séoul, le ministère de la Défense refuse de confirmer. Il refuse aussi de démentir. Un flou qui, rétrospectivement, commence à ressembler à un aveu. Ce flou se retourne aujourd’hui contre Yoon.
Le parquet spécial, dirigé par Cho Eun-suk, a bâti son réquisitoire sur une thèse simple et accablante. Le chef de l’État aurait orchestré ces incursions via la chaîne de commandement militaire pour déclencher une riposte du Nord. Une riposte qui, si elle était survenue, aurait fourni la « crise sécuritaire » permettant au président de décréter l’état d’urgence sans paraître illégitime.
« Ils ont tenté de créer une situation de guerre dans la péninsule coréenne pour réunir les conditions d’une déclaration d’état d’urgence », résume le parquet spécial dans un communiqué relayé par l’agence Yonhap.
Six heures de loi martiale, dix-huit mois de procès
Tard dans la soirée du 3 décembre 2024, Yoon Suk Yeol apparaît à la télévision. Il décrète la loi martiale et accuse « des forces prorégime communiste antiétatiques éhontées » de menacer la démocratie. L’armée se déploie autour du Parlement. Les parlementaires, eux, foncent sur place au milieu de la nuit, forcent les barrages et votent l’annulation du décret. Yoon cède. La parenthèse aura duré environ six heures.
Ces six heures vont coûter cher. En avril 2025, la Cour constitutionnelle confirme à l’unanimité sa destitution. En février 2026, un tribunal le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité pour insurrection. Les procureurs, eux, voulaient la peine de mort. Le dossier est en appel des deux côtés.
Le réquisitoire de vendredi ouvre une deuxième ligne de front. Cette fois, ce n’est plus le coup de force du 3 décembre qui est jugé, mais ce qui l’a préparé. Les chefs d’accusation comportent une infraction rarement invoquée dans une démocratie moderne, celle d’avoir « aidé un État ennemi », plus l’abus de pouvoir.
Le ministre de la Défense dans la même pièce
Yoon n’est pas seul sur le banc. Kim Yong-hyun, son ministre de la Défense à l’époque des faits, risque 25 ans. Yeo In-hyung, qui dirigeait le commandement du contre-espionnage militaire, est poursuivi dans le même dossier. Selon le parquet, le plan aurait été monté en petit comité, hors du canal officiel, avec des ordres transmis directement aux unités de drones.
C’est cette verticalité qui intéresse les juges. Si l’accusation tient, ce sont des militaires en service qui ont été utilisés, à leur insu ou non, pour lancer une opération de guerre sans feu vert du Parlement et sans consultation des alliés, Washington en tête.
La défense parle de ballons et de légitime défense
Les avocats de Yoon nient en bloc. Pour eux, l’affaire est « de la spéculation et une fiction tirée par les cheveux », selon la formule reprise par le quotidien Korea Herald. Ils rappellent qu’à l’été 2024, la Corée du Nord avait envoyé par milliers des ballons remplis d’ordures, parfois d’excréments, au-dessus du territoire sud-coréen. Plusieurs avaient déclenché des incendies à Séoul.
Les survols de drones n’auraient été qu’une réponse ciblée, « un acte de légitime défense », sans lien avec la loi martiale décrétée deux mois plus tard. Une ligne de défense cohérente sur le papier. Mais le parquet estime avoir reconstitué la chronologie et les ordres. Le tribunal devra trancher entre une riposte militaire classique et un coup politique déguisé.
Un président cumulard des peines
À 64 ans, l’ancien procureur général devenu président en 2022 accumule les procédures. Outre les deux dossiers majeurs, celui de l’insurrection et celui des drones, il doit répondre dans six autres affaires, rapporte UPI. Abus de pouvoir, détournement de ressources publiques, soupçons autour d’une intervention dans une enquête visant sa femme Kim Keon-hee, elle aussi poursuivie.
Si la peine requise vendredi est retenue, Yoon serait théoriquement condamné à cumuler perpétuité et trente ans. Dans le droit sud-coréen, cela revient à une sûreté quasi totale. Les observateurs notent qu’aucun ex-chef d’État coréen n’a jamais affronté une telle pile de procédures simultanées depuis la démocratisation du pays dans les années 1990.
Séoul cherche à refermer la blessure
Le nouveau président, Lee Jae Myung, élu sur la promesse de tourner la page Yoon, s’efforce de détendre les relations avec le Nord. Il a fait démonter les haut-parleurs de propagande de la zone démilitarisée, présenté ses regrets après une nouvelle série d’incursions de drones civils début avril et appelé au dialogue. Kim Yo Jong, la soeur de Kim Jong Un, a qualifié Lee de « franc et large d’esprit » dans un message rare, avant que Pyongyang ne durcisse de nouveau le ton.
Pour la société sud-coréenne, le procès Yoon est devenu un test démocratique. Selon un sondage Gallup Korea publié mi-avril, 68 % des personnes interrogées approuvent la condamnation à perpétuité rendue en février. Le pays, l’un des plus polarisés politiquement d’Asie, observe chaque audience comme une confirmation, ou un désaveu, de sa propre Constitution.
Prochaine étape, le jugement
La cour n’a pas encore fixé la date du verdict dans le dossier des drones. Les avocats de Yoon ont prévenu qu’ils iraient en appel quelle que soit l’issue, le parquet aussi. Le dossier pourrait donc occuper les tribunaux sud-coréens pendant encore deux ou trois ans, au moment où la péninsule tente de renouer un fil de dialogue brisé depuis l’automne 2024.