Une brèche de quinze mètres carrés dans le toit. Quarante ans pile après l’explosion du réacteur 4, le sarcophage flambant neuf de Tchernobyl ressemble à un parapluie criblé de balles, et personne ne sait quand il sera vraiment réparé.
L’Ukraine commémore ce dimanche 26 avril les quatre décennies écoulées depuis la pire catastrophe nucléaire civile de l’histoire. Sur le site, d’anciens liquidateurs sont revenus poser le pied dans Pripyat, ville fantôme où vivaient 50 000 personnes avant l’évacuation. Selon l’agence européenne Euronews, le groupe a longé le réacteur recouvert depuis 2016 par une arche en acier de 36 000 tonnes, le New Safe Confinement. C’est cette arche qu’un drone russe a perforée en février 2025.
Une arche neuve déjà bonne pour la casse
Le projet avait coûté 1,5 milliard d’euros, financé par 45 pays via la Banque européenne pour la reconstruction. Il devait tenir 100 ans. Il aura tenu neuf. La nuit du 14 février 2025, un drone explosif a traversé les deux peaux métalliques de l’arche et ouvert un trou de quinze mètres carrés dans le revêtement extérieur. Greenpeace, qui inspecte régulièrement la zone, affirme que la structure n’a jamais retrouvé ses fonctions de confinement initiales malgré les rustines posées en urgence.
Sous cette arche, 200 tonnes de combustible nucléaire fondu attendent toujours leur démantèlement. Le magma de zirconium, d’uranium et de graphite, surnommé corium, a coulé dans les sous-sols du réacteur en 1986 et reste l’objet le plus radioactif jamais créé par l’homme. La France a chiffré la restauration complète du sarcophage à 500 millions d’euros, somme qu’aucun pays n’a encore débloquée. En attendant, les autorités ukrainiennes accumulent les bâches techniques pour empêcher la pluie de ronger la structure de l’intérieur.
Une nuit, 600 000 hommes envoyés au feu
Retour à 1986. Le 26 avril, à 1h23 du matin, le réacteur n°4 explose pendant un test de sécurité raté. Le couvercle de 1 200 tonnes saute comme un bouchon de champagne. Pendant dix jours, le cœur brûle à l’air libre et largue dans l’atmosphère 400 fois plus de radioactivité qu’Hiroshima.
L’Union soviétique mobilise alors 600 000 hommes pour bétonner le réacteur, déblayer le toit à mains nues, abattre les chiens errants et asperger les forêts. Vingt-huit liquidateurs meurent dans les semaines qui suivent. Dix-neuf autres décèdent entre 1987 et 2004, selon le rapport conjoint de l’OMS, de l’AIEA et du Programme des Nations unies pour le développement publié en 2005. Ce même rapport recense quinze enfants morts d’un cancer de la thyroïde imputable à la catastrophe.
Le bilan reste l’un des plus discutés de l’épidémiologie moderne. Greenpeace, dans une étude publiée vingt ans après le drame, estime à 100 000 le nombre total de morts à long terme. L’incidence du cancer de la thyroïde chez les enfants biélorusses est passée de 1 à 36 cas par million entre 1986 et 1998, selon l’Autorité de sûreté nucléaire et radioprotection. La zone d’exclusion de 30 kilomètres reste largement inhabitable, même si la faune sauvage y prospère depuis le départ des humains.
L’Europe a payé Tchernobyl en kilowattheures
L’onde de choc politique a été aussi durable que la zone d’exclusion. Entre 2006 et 2023, la production nucléaire européenne a chuté de 32 %, d’après le World Nuclear Industry Status Report. Sur la même période, les renouvelables ont franchi 46 % du mix électrique de l’Union, contre moins de 25 % pour l’atome. L’Allemagne, qui comptait 33 réacteurs au compteur, a fermé le dernier en avril 2023. Sa production nucléaire s’est effondrée de 95,7 % entre 2006 et 2023, le plus gros recul jamais enregistré dans un pays développé.
Le nouveau chancelier Friedrich Merz a qualifié cette sortie de « décision fatale » en pleine crise énergétique russo-ukrainienne. Trop tard pour faire marche arrière : il faut quinze ans et plusieurs milliards pour redémarrer un réacteur de cinquante ans. La Belgique, qui devait sortir du nucléaire en 2025, a finalement repoussé l’échéance après le déclenchement de la guerre en Ukraine. La Suisse a fait pareil. L’Espagne tergiverse.
La France relance, et la facture grimpe déjà
Paris fait le pari inverse. Emmanuel Macron a confirmé en mars dernier le programme EPR2, qui prévoit six nouveaux réacteurs à Penly, Gravelines et Bugey. Mise en service espérée entre 2035 et 2037, soit cinquante ans après Tchernobyl. La Cour des comptes a révisé le coût prévisionnel à 67,4 milliards d’euros, contre 46 milliards annoncés en 2022. Soit 21 milliards de surcoût avant même le premier coup de pelle, du même ordre que ce qu’a coûté Flamanville 3 toutes dérives confondues.
L’EPR de Flamanville, justement, a atteint 100 % de puissance en décembre 2025, après dix-sept ans de retards. Il subira sa première grande visite réglementaire en septembre 2026, un arrêt programmé de 350 jours. EDF doit prendre la décision finale d’investissement sur les six EPR2 avant la fin de l’année. La filière espère encore que la mémoire de 1986 ne pèsera plus assez pour faire dérailler la commande.
Vladimir Sokolenko, liquidateur sous deux drapeaux
L’AFP a recueilli cette semaine le témoignage d’un ancien liquidateur, mobilisé en 1986 quand il avait 23 ans, et redevenu soldat en 2022 pour défendre Kiev contre l’invasion russe. « J’ai fait deux guerres », confie-t-il au correspondant de l’agence française. « La première contre un ennemi invisible, la deuxième contre un ennemi qui se montre. » Plusieurs centaines de liquidateurs vivent encore en Ukraine, beaucoup en mauvaise santé, certains dépendants des pensions soviétiques que Kiev s’efforce d’honorer.
L’ONU appelait jeudi à « ne jamais relâcher la vigilance nucléaire » à l’occasion de l’anniversaire. Pour les Ukrainiens, la consigne sonne creux : la centrale de Zaporijia, plus grande d’Europe, est passée six fois sous occupation russe depuis 2022, avec coupures d’électricité critiques. Le sarcophage troué de Tchernobyl rappelle que quarante ans n’effacent rien. La prochaine inspection internationale du site, programmée par l’AIEA, est prévue mi-mai.