L’accord n’aura pas tenu dix mois. Donald Trump a annoncé vendredi sur Truth Social qu’il porterait à 25 % la taxe sur les voitures et camions vendus aux États-Unis depuis l’Union européenne, dès la semaine prochaine. Une rupture frontale avec le pacte de Turnberry signé en juillet 2025 par Ursula von der Leyen.

Turnberry n’aura pas survécu à un an

Le compromis trouvé l’été dernier sur le green écossais du Trump Turnberry plafonnait à 15 % les droits de douane sur la quasi-totalité des produits européens. En échange, l’Europe s’engageait à descendre vers zéro sur la plupart des biens industriels américains. Une trêve tarifaire qui devait permettre aux constructeurs européens d’économiser entre 500 et 600 millions d’euros par mois, selon les estimations de la Commission communiquées au Parlement.

Le président américain accuse l’Europe de ne pas « respecter » le texte. Sa publication tient en deux phrases, sans détailler les manquements reprochés. Bruxelles a réagi dans la soirée par la voix d’un porte-parole de la Commission : l’Union « met en œuvre ses engagements selon la pratique législative habituelle » et tient Washington « pleinement informé ». Le porte-parole précise que l’Europe gardera « toutes ses options ouvertes pour défendre ses intérêts ». Côté Parlement européen, l’eurodéputé social-démocrate allemand Bernd Lange dénonce une « imprévisibilité claire », accusant les États-Unis de « rompre leurs engagements » à répétition.

758 000 voitures par an dans la balance

Pour mesurer la portée de la mesure, il faut regarder les chiffres officiels d’Eurostat compilés par l’ACEA, l’association européenne des constructeurs. En 2024, l’Union a expédié 758 000 véhicules neufs vers le marché américain, pour 38,9 milliards d’euros. Les États-Unis absorbent 20 % de la valeur ajoutée totale de l’industrie automobile européenne, et restent de loin son premier débouché à l’export. Le commerce de biens et services entre les deux blocs pèse 1 700 milliards d’euros par an, soit 4,6 milliards d’euros chaque jour ouvré.

L’Allemagne porte les deux tiers des exports automobiles européens vers les États-Unis. Volkswagen, Mercedes-Benz et BMW totalisent à eux trois 73 % du flux. La situation des trois géants n’est pourtant pas identique. BMW fabrique 400 000 voitures par an dans son usine de Spartanburg, en Caroline du Sud, et en exporte plus de la moitié, donc le hausse touche aussi sa production maison. Mercedes assemble 170 000 unités à Tuscaloosa, en Alabama, et joue partiellement la même carte. Volkswagen, dont l’usine de Chattanooga sert avant tout le marché local, est plus protégé.

Stellantis frappé par ses marques italiennes

Côté français, le plus exposé reste Stellantis. Le groupe né de la fusion PSA-FCA en 2021 fabrique l’essentiel de ses véhicules à destination des Américains directement aux États-Unis, dans ses usines Jeep, Ram et Chrysler. Sauf que les Alfa Romeo, Fiat et Maserati continuent d’arriver par bateau depuis Pomigliano d’Arco, Cassino et Modène. Les volumes sont modestes (autour de 35 000 unités en 2024 pour les trois marques cumulées) mais les marges unitaires bien plus élevées que sur les Peugeot et Citroën absentes du marché américain. Renault, qui a quitté les États-Unis en 1987, n’est pas concerné.

L’effet sur les prix de vente outre-Atlantique sera mécanique. Pour une Maserati Grecale Trofeo affichée 110 000 dollars, 25 % de droits supplémentaires à la frontière représentent près de 27 000 dollars de marge ou de hausse à absorber. Trump a précisé un seul angle de sortie : produire sur le sol américain. « S’ils fabriquent leurs voitures et camions dans les usines des États-Unis, il n’y aura aucun droit de douane », a-t-il martelé devant la presse vendredi.

La Cour suprême, l’arme de l’Europe

L’annonce intervient sur un terrain juridique fragile. La Cour suprême américaine a tranché plus tôt cette année que le président ne pouvait pas décréter une urgence économique pour imposer des droits de douane sur les biens européens. La décision avait ramené le plafond à 10 % et forcé l’administration Trump à chercher d’autres bases légales. Les services de la Maison-Blanche conduisent depuis plusieurs enquêtes parallèles sur les déséquilibres commerciaux et les risques pour la sécurité nationale, dans l’espoir d’invoquer la section 232 du Trade Expansion Act, qui permet de taxer pour motifs sécuritaires.

L’eurodéputée croate Zeljana Zovko, négociatrice en chef du PPE pour les modalités d’application de l’accord, prêche la retenue : « Faisons d’abord aboutir le deal, puis battons-nous pour de meilleures relations », a-t-elle déclaré à Euronews. Une ligne qui ne fait pas l’unanimité. Les eurodéputés veulent ajouter au texte une clause de fin (mars 2028 sauf reconduction) et une clause dite d’aurore, qui conditionnerait les baisses tarifaires européennes au respect par Washington de ses engagements. Une manière d’armer juridiquement Bruxelles avant la prochaine secousse.

Berlin et Rome contre Paris et Madrid

L’accord de Turnberry divise les capitales depuis sa signature. La France et l’Espagne soutiennent la position musclée du Parlement, qui veut conserver des leviers de représailles. L’Allemagne et l’Italie, championnes du commerce avec les États-Unis, défendent le texte dans sa rédaction de juillet 2025 et redoutent qu’un durcissement européen précipite une vraie guerre commerciale. Le contexte diplomatique n’aide pas. Trump avait, jeudi, qualifié les positions de l’Espagne et de l’Italie d’« absolument horribles » sur le dossier iranien, et publiquement intimé au chancelier allemand Friedrich Merz de cesser d’« interférer » sur l’Iran pour se concentrer sur l’Ukraine.

Les marchés ont réagi en fin de séance européenne. Le titre Stellantis a perdu 3,8 % à Milan, Mercedes-Benz Group 2,9 % à Francfort, BMW 2,1 %, Volkswagen 1,6 %. Le CAC 40 français limite la casse, les valeurs auto pesant peu dans l’indice. À Wall Street, les groupes américains General Motors et Ford ont gagné respectivement 1,7 % et 2,2 %, l’effet de protection l’emportant sur les craintes de rétorsion.

Une semaine pour préciser ou reculer

L’historique récent du président plaide pour la prudence. Sur les douze derniers mois, plusieurs annonces tarifaires ont été revues, repoussées ou simplement abandonnées dans les heures qui ont suivi la publication initiale. La Commission devrait publier une réponse écrite lundi, avant un Conseil des affaires étrangères extraordinaire mardi. Berlin a déjà demandé une réunion d’urgence des 27 pour cadrer une riposte commune. À Stellantis et chez les filiales américaines de Mercedes et BMW, les directions financières recalculent les marges sur les modèles importés. La date de bascule effective des 25 % n’a pas encore été précisée par le Bureau du représentant au Commerce des États-Unis.

Les voitures ne seront sans doute pas le dernier secteur visé. Si Washington ouvre la porte à une remise en cause sectorielle de l’accord, l’acier, les vins, la chimie ou l’aéronautique pourraient suivre. La filière auto pèse 13,8 millions d’emplois directs et indirects en Europe, dont 730 000 en France. Une escalade prolongée fragiliserait toute la chaîne de sous-traitance, dans une zone déjà secouée par l’effondrement des ventes de diesel et la transition électrique. La prochaine étape se jouera dès le retour à la Maison-Blanche du Bureau du commerce, lundi matin.