Un décret paru au Journal officiel mardi autorise EDF à tester des tarifs qui changent au fil de la journée. Les abonnés gagnants verront leur prix baisser quand le réseau déborde de production renouvelable, et grimper quand tout le monde branche en même temps. La facture annuelle, elle, ne pourra jamais dépasser celle d’un client classique.

6 600 cobayes pour un nouveau prix du kilowattheure

Le tirage au sort aura lieu en juin. EDF piochera 6 600 foyers parmi ses abonnés au tarif réglementé en option de base, ceux qui paient un prix fixe quelle que soit l’heure. Les gagnants seront prévenus au moins quatre mois à l’avance et auront trois mois pour refuser, précise le décret cité par l’AFP. L’expérimentation court du 1er octobre 2026 au 1er octobre 2027.

Pendant cette année, le prix du kWh facturé à ces clients ne sera plus une donnée fixe. Il oscillera selon ce que produit le parc électrique français à un instant donné. Quand un coup de vent fait tourner les éoliennes du Pas-de-Calais à plein régime ou qu’un soleil de printemps remplit les panneaux solaires de Provence, l’électricité coûtera moins cher. Quand des millions de Français rentrent du travail à 19 h en plein hiver et allument radiateurs, plaques et télés, le prix grimpera.

Le filet de sécurité qui rend le test acceptable

Le décret pose une garantie qui change tout. Sur l’année, la facture finale du foyer testeur ne pourra pas dépasser ce qu’il aurait payé en restant sur l’offre classique. Si le client n’arrive pas à décaler une seule machine à laver, il s’en sortira au pire à l’identique. S’il décale, il économise. C’est un test sans risque financier, pensé pour mesurer la réaction réelle des ménages, pas pour les piéger.

L’idée vient d’un constat dressé par le gestionnaire de réseau. Dans son bilan prévisionnel 2025, RTE estime que le risque de coupure hivernale est désormais «très faible», même par grand froid. Le vrai casse-tête a changé de nature. Avec la montée en puissance de l’éolien et du solaire, la France produit de plus en plus souvent plus d’électricité qu’elle n’en consomme. Ces excédents, on ne sait pas encore quoi en faire.

Quand 70 millions de Français cuisinent à la même heure

Le 6 janvier 2026, à 10h15, le compteur national a marqué 90 291 mégawatts, un pic historique pour un mois de janvier selon les données RTE. Quelques semaines plus tard, plusieurs week-ends ensoleillés ont au contraire fait plonger les prix de gros sous zéro, ce qui veut dire qu’on payait des voisins européens pour absorber notre surplus. Entre ces deux extrêmes, le système électrique français a vu sa marge de manœuvre fondre.

D’où l’intuition d’EDF et de la Commission de régulation de l’énergie, le gendarme du secteur. Si les particuliers acceptent de glisser une partie de leurs usages vers les heures où le réseau respire, on lisse la courbe. On évite d’allumer des centrales à gaz à la pointe du soir. On évite aussi de gâcher des éoliennes les jours de tempête.

Les heures creuses classiques, de 22 h à 6 h, ne suffisent plus à jouer ce rôle. Elles ont été pensées dans les années 1960 pour la France des centrales nucléaires qui tournaient en continu, pas pour celle des renouvelables intermittents. Selon le portail Énergie-Info, géré par le médiateur national, les plages d’heures creuses changeront déjà partiellement à partir du 1er novembre 2026, avec des horaires différents en été et en hiver. L’expérimentation testée par EDF va beaucoup plus loin, puisque le prix peut bouger plusieurs fois par jour.

Le compteur Linky comme arme du dispositif

Sans le boîtier vert installé entre 2015 et 2022 dans la quasi-totalité des foyers français, ce test serait impossible. Le Linky relève la consommation toutes les demi-heures et peut recevoir un signal tarifaire à distance. Les 6 600 testeurs verront leur grille de prix mise à jour automatiquement, sans avoir à toucher quoi que ce soit. Une application leur indiquera en temps réel les plages avantageuses du lendemain.

Reste une question ouverte, celle qui justifie le test. Un foyer ordinaire est-il vraiment capable de programmer son lave-linge à 14 h plutôt qu’à 20 h, ou de différer une charge de voiture électrique d’une heure ? L’AFP rapporte que la CRE veut «savoir si ces petits consommateurs d’électricité peuvent adapter leurs habitudes pour équilibrer l’offre et la demande». La réponse, EDF la fournira dans un rapport remis au ministre de l’Énergie et au régulateur à l’automne 2027.

Une rupture pour le tarif réglementé

Le tarif Bleu d’EDF, c’est la norme française depuis 1946. Un prix fixe, voté chaque trimestre par le gouvernement, qui couvre encore une grande majorité des ménages. L’option de base, sans heures creuses, reste la plus simple et la plus répandue. La toucher, même à dose homéopathique avec ces 6 600 cobayes, signe une bascule philosophique. L’électricité cesse d’être un service quasi forfaitaire pour devenir un bien dont la valeur dépend du moment où on le consomme.

Les concurrents d’EDF, eux, n’ont pas attendu pour proposer des offres dynamiques. TotalEnergies, Engie ou Octopus Energy commercialisent déjà des contrats indexés sur les prix de gros, qui peuvent changer toutes les heures. Mais ils sont réservés à des clients équipés et motivés, souvent propriétaires de voitures électriques ou de domotique. L’enjeu de l’expérimentation EDF, c’est précisément de tester ce mécanisme sur des foyers lambda, pas sur des passionnés de courbes de charge.

Ce que ça veut dire pour les autres abonnés

Pour les 28 millions de foyers qui ne seront pas tirés au sort, rien ne change avant la fin de l’expérimentation. Le prix du kWh restera fixé par la CRE quatre fois par an. La grille des heures pleines et heures creuses bougera, mais selon des plages connues à l’avance. La vraie inconnue se joue après octobre 2027, quand le rapport sera remis au gouvernement. Si les 6 600 foyers parviennent à décaler une part significative de leur consommation, et si leur facture finit par baisser, le dispositif pourrait être étendu. Sur la base du volontariat, prévient déjà l’entourage du régulateur.

D’ici là, EDF prévoit aussi un test parallèle sur des contrats de pilotage à distance, qui permettraient au fournisseur de couper temporairement chauffe-eau et radiateurs en échange d’une réduction. Le décret du 5 mai pose les premiers jalons. La Commission de régulation rendra ses prochaines recommandations sur l’évolution du tarif Bleu en septembre, à l’occasion de la révision trimestrielle.