180 salariés ont appris la nouvelle le 7 avril, mais le couperet est tombé ce lundi. Rakuten cherche un repreneur pour sa marketplace française et, à défaut, fermera le site dès le troisième trimestre 2026. Vingt-six ans après le lancement de PriceMinister, l’un des derniers pionniers tricolores du e-commerce part discrètement par la sortie.
Une chute lente, des chiffres qui ne pardonnent pas
L’entreprise reconnaît elle-même l’ampleur du déclin. Selon les chiffres communiqués à l’AFP et à LSA conso, le nombre de clients de Rakuten France a chuté de 33 % en dix ans. Sur la même période, la fréquentation du site recule de 42 %. Au troisième trimestre 2025, le baromètre Fevad et Médiamétrie comptabilisait 9,5 millions de visiteurs uniques par mois sur la plateforme. Sur le papier, c’est encore beaucoup. Sauf qu’Amazon en aligne 38,8 millions au même moment et que Cdiscount, lui-même malmené, monte à 15,5 millions. La marketplace japonaise navigue désormais loin derrière les deux géants qu’elle visait à l’origine.
Dans son communiqué relayé par franceinfo et Le Parisien, Rakuten France parle d’un marché en rapide mutation et d’une perte d’activité chronique. Traduction maison : trop de concurrents, pas assez de clients, et plus moyen de tenir le rythme.
Vinted, Shein et Temu sont passés par là
Le e-commerce français de 2026 ressemble peu à celui des années 2010. Le top 100 LSA des distributeurs montre une chute généralisée des plateformes hexagonales depuis 2022. Cdiscount perd des places, La Redoute peine à tenir son rang, Veepee et Showroomprivé reculent. Pendant que les Français reculaient, trois acteurs étrangers ont massivement raflé la mise. Amazon a continué son ascension. Vinted s’est imposé comme la référence absolue de la seconde main. Et depuis trois ans, Shein et Temu mitraillent le marché à coups de prix imbattables et de livraisons gratuites venues d’Asie. Le classement Fevad 2025 place désormais Amazon, Vinted et Temu sur le podium des sites les plus visités, tous secteurs confondus.
Selon LSA, ces nouveaux entrants ont attaqué les Français sur trois fronts à la fois : le service client, la logistique et les prix. Trois terrains où une marketplace de taille intermédiaire ne peut plus rivaliser sans perdre des dizaines de millions par an. Rakuten avait pourtant tenté la riposte. Le programme de fidélité Club R, le pari sur la seconde main, l’affiliation, une solution logistique pour ses marchands : tout y est passé. Le plan de relance présenté il y a dix-huit mois par Cédric Dufour, PDG de Rakuten France, n’a pas inversé la courbe.
L’autre vie de Pierre Kosciusko-Morizet
Pour mesurer le symbole, il faut remonter à l’an 2000. Un jeune diplômé de HEC, Pierre Kosciusko-Morizet, lance avec deux associés un site qui permet aux particuliers de revendre leurs livres, CD, DVD et jeux vidéo. PriceMinister sort de nulle part et grimpe vite. En première moitié de 2010, c’est le deuxième site marchand le plus consulté de France avec 10,7 millions de visiteurs uniques, juste derrière le géant américain eBay. Six mois de négociations plus tard, l’entreprise tombe dans l’escarcelle de Rakuten pour 200 millions d’euros. Une opération qui marque l’arrivée du conglomérat japonais en Europe et fait entrer Pierre Kosciusko-Morizet au panthéon des success-stories du web français.
Quatre ans après le rachat, en mai 2014, le fondateur quitte ses fonctions de PDG de Rakuten Europe. Pierre Krings, son bras droit, part avec lui. Olivier Mathiot prend les rênes, puis Fabien Versaveau, et enfin Cédric Dufour. En 2018, Rakuten débranche la marque PriceMinister au profit de son nom global. La promesse de l’époque : une marketplace européenne intégrée capable d’aligner Amazon. Huit ans plus tard, le contrat n’a pas été tenu.
Plus que trois marketplaces dans le monde
La fermeture annoncée n’est pas un accident isolé. Elle parachève un repli européen entamé il y a dix ans. Dès 2016, Rakuten avait déjà éteint ses places de marché en Espagne, en Allemagne, au Royaume-Uni et en Autriche, faute de masse critique. Cédric Dufour le confirmait à LSA en janvier 2025 : aujourd’hui, le groupe ne tient plus que trois marketplaces dans le monde, au Japon, à Taïwan et en France. Le départ de Paris ramènera bientôt le compteur à deux. Le grand projet européen est officiellement enterré.
Le groupe japonais ne disparaît pas pour autant de l’Hexagone. Rakuten précise que ses autres entités, Symphony, TV, Viki, Kobo, Viber et Advertising, restent en place. Le centre technologique Rakuten Europe basé rue Réaumur, qui investissait sur l’intelligence artificielle, devrait survivre. C’est uniquement la marketplace, c’est-à-dire la partie historique héritée de PriceMinister, qui s’apprête à mettre la clé sous la porte.
180 salariés et un automne décisif
La direction se veut rassurante sur le sort des équipes. Selon LSA, elle promet un accompagnement individuel et le temps nécessaire pour trouver une solution adaptée à chaque collaborateur. Mais la fenêtre de tir est étroite. Si aucun candidat sérieux ne se manifeste d’ici l’été, la fermeture définitive interviendra au troisième trimestre 2026, soit entre juillet et septembre.
Reste la question d’un éventuel repreneur. Le secteur est rare en candidats solides. Cdiscount appartient à Casino, lui-même en pleine restructuration. La Redoute s’est éloignée du modèle marketplace. Showroomprivé reste centré sur le déstockage. Un acteur étranger, asiatique ou américain, pourrait théoriquement s’intéresser au fichier client français de Rakuten. Mais le contexte commercial transatlantique, marqué par les nouvelles menaces tarifaires de Donald Trump sur l’Europe, ne pousse pas franchement aux acquisitions audacieuses.
Pour les marchands inscrits sur la plateforme, le compte à rebours commence. Beaucoup utilisent Rakuten en complément d’Amazon, parfois pour écouler leurs stocks d’occasion. Ils devront migrer vers d’autres places de marché ou réinvestir leur propre site. Côté consommateurs, l’impact sera surtout symbolique. Les habitués de PriceMinister étaient déjà partis ailleurs, et c’est précisément ce qui condamne aujourd’hui le site. Le verdict définitif tombera en septembre 2026, à la rentrée.