Sept cents heures de course par an. Soixante marathons en 2024, seul, sans sponsor, sans cure de protéines. À 60 ans, ce coureur amateur suisse aligne 127 000 kilomètres au compteur depuis ses trente ans, l’équivalent de trois tours de la Terre. La logique voudrait que ses artères coronaires soient un champ de plaques. Le scanner cardiaque dit l’inverse.
Le cas vient d’être publié dans la revue scientifique Sports Medicine and Health Science par l’équipe du cardiologue Beat Knechtle, ancien marathonien lui-même devenu une référence mondiale sur la santé des coureurs d’endurance. L’homme, anonyme, a accepté un bilan complet : scanner des coronaires, analyse de sang, score de risque cardiovasculaire européen. Aucune plaque calcifiée. Aucune plaque mixte. Aucune plaque non calcifiée. Un profil lipidique propre, une protéine C réactive normale, un score ESC-SCORE2 à 3,3 %. Le compte rendu tient en une phrase : artères de trentenaire.
Le cas qui chamboule trente ans de soupçons
Depuis les années 1990, une partie de la cardiologie sportive soupçonne l’endurance extrême d’abîmer le cœur. Plusieurs études ont décrit chez d’anciens marathoniens des zones de fibrose myocardique, des troubles du rythme plus fréquents, parfois même une accumulation de calcium coronarien supérieure à celle des sédentaires du même âge. En 2023, une grande étude publiée dans l’European Heart Journal avait jeté un froid : chez certains coureurs vétérans, le sport intensif semblait s’accompagner d’une athérosclérose qu’on n’attendait pas chez des gens aussi minces, aussi entraînés, aussi propres sur le plan métabolique.
D’où l’intérêt clinique du cas suisse. Son volume d’entraînement est extrême au sens propre : 700 heures de course par an, soit deux heures par jour, sept jours sur sept, pendant trois décennies. Et pourtant son arbre coronarien reste vierge. Les auteurs l’écrivent en toutes lettres : ce coureur démontre une « résilience » face à l’athérosclérose liée à l’exercice. Tout le monde ne fabrique pas de plaques en courant beaucoup. Certains corps résistent. Reste à comprendre pourquoi.
Génétique, alimentation, ou les deux
Les cardiologues qui ont examiné ce sexagénaire avancent plusieurs hypothèses. Le sujet n’a jamais fumé, ne boit pas, ne porte pas de mutation génétique connue pour favoriser les plaques. Son taux de lipoprotéine (a), un marqueur héréditaire de risque coronarien, ressort dans la fourchette basse. Son cholestérol LDL reste stable depuis dix ans. Tout pointe vers une combinaison rare : un terrain génétique favorable, un mode de vie cohérent, et un volume d’effort qui, dans ce cas précis, ne déclenche pas la cascade inflammatoire que l’on observe ailleurs.
Cette nuance change la lecture du dossier. L’idée d’une « dose toxique » de marathon, brandie depuis vingt ans par certains chercheurs américains, ne tient plus comme règle générale. Elle fonctionne sur certains profils, pas sur d’autres. La cardiologie sportive bascule vers une logique individuelle, plus proche de la médecine personnalisée que des seuils universels.
Une autre étude enfonce le clou
Le cas Knechtle arrive trois mois après la publication, dans JAMA Cardiology, du suivi sur dix ans mené par le cardiologue suisse Michael Johannes Schindler. Son équipe a surveillé 152 marathoniens amateurs masculins avant et après plusieurs courses, sur une décennie complète. Verdict : aucune dégradation durable du ventricule droit, cette cavité que l’effort prolongé met à rude épreuve. La baisse temporaire observée juste après la course disparaît en quelques jours et ne laisse pas de trace dix ans plus tard.
Schindler s’est aussi penché sur la troponine, cette protéine libérée par le muscle cardiaque sous contrainte. À l’hôpital, elle sert à diagnostiquer l’infarctus. Chez le marathonien, elle grimpe presque toujours à l’arrivée. Le suivi long montre qu’il s’agit d’une adaptation, pas d’une lésion. Le cœur travaille, encaisse, récupère. Le muscle n’est pas blessé.
Mais le risque rare existe toujours
Personne dans la communauté médicale ne soutient que la course longue est sans danger. L’étude MATCH-40, publiée dans Circulation, l’a rappelé : chez les marathoniens de plus de 40 ans, la prévalence d’une maladie coronarienne anatomique reste de 20 %, comparable à la population générale. Simplement, ces lésions ne se traduisent presque jamais par une ischémie fonctionnelle à l’effort. Elles sont là, dormantes, sans conséquence détectable.
Le danger vrai du marathon reste l’arrêt cardiaque sur la ligne, et il est devenu très rare. Le registre américain RACER, qui suit dix millions de coureurs depuis 2000, recense 0,60 arrêt cardiaque pour 100 000 finishers. La mortalité, elle, a chuté de moitié en quinze ans grâce à la généralisation des défibrillateurs sur les parcours : 0,19 décès pour 100 000 participants, contre 0,39 auparavant. La quasi-totalité de ces accidents touchent des coureurs porteurs d’une maladie cardiaque silencieuse, ignorée jusqu’au jour J.
Ce que ça veut dire pour les 13 millions de joggeurs français
L’Observatoire du Running 2026 a recensé 13,2 millions de pratiquants en France, un record absolu. Le marathon de Paris a aligné 60 000 partants en avril, dont 57 464 finishers. Pour cette population, la peur d’« user » le cœur en courant n’est jamais loin, entretenue par les drames médiatisés et les titres alarmistes. La science vient de leur donner une réponse plus précise : courir des marathons ne crée pas, à soi seul, de maladie coronaire chez la majorité des amateurs.
Le message des cardiologues reste prudent. Une douleur thoracique inhabituelle, un essoufflement nouveau, un malaise à l’effort, et la consultation devient urgente, peu importe le niveau. Au-delà de 40 ans, le test d’effort recommandé tous les deux ou trois ans n’est pas une coquetterie. Le cas du sexagénaire suisse est exceptionnel par sa charge d’entraînement, pas par sa biologie : il sert d’exemple, pas de blanc-seing.
Le coureur, lui, continue
L’intéressé, qui a tenu à rester anonyme, a déjà annoncé son 501e marathon pour l’automne. Beat Knechtle compte le suivre jusqu’à 65 ans pour voir si la trajectoire tient. Un détail intrigue les auteurs : la fréquence cardiaque de repos du sujet tourne autour de 38 battements par minute, à peine plus que celle d’Eliud Kipchoge. Sur les épreuves de printemps, il finit ses marathons en 3 h 20. À cet âge, et avec ce volume, c’est une anomalie statistique. La prochaine étape, prévue dans l’European Heart Journal en septembre, consistera à étudier sa génétique en détail pour isoler les variants qui pourraient expliquer cette résistance hors norme.