Prendre rendez-vous au cabinet VYV Dentaire de la rue Noire, à Nantes, est devenu mission impossible cette semaine. Sept fauteuils, deux praticiens. Les cinq autres ont été mis à pied par leur direction, accusés de ne pas avoir vendu assez de couronnes chinoises à leurs patients.
Trente pour cent ou rien
L’affaire couve depuis octobre. La direction du cabinet mutualiste, qui dépend du groupe VYV3 Pays de la Loire, a fixé une règle interne à ses chirurgiens-dentistes salariés : 30 % de leurs prescriptions de prothèses doivent partir vers des laboratoires étrangers, principalement en Chine et en Turquie. En dessous, sanctions. En quinze jours, cinq praticiens ont franchi la barre dans le mauvais sens et se sont retrouvés à la maison.
« Ils sont au bout du bout, sous pression, menacés de lourdes sanctions », résume Anthony Kerdreux, délégué FO de VYV3 Pays de la Loire, dans les colonnes de 20 Minutes. Le calcul de la maison mère est simple : la couronne arrive moins chère depuis l’étranger, mais elle est facturée au patient et à la Sécurité sociale au tarif d’une céramique française. La marge gonfle. Sauf que les dentistes refusent de jouer le jeu.
« Le patient choisit, et il choisit la France »
Au cabinet de la rue Noire, les soignants ont mis en place une parade simple : présenter les deux options à chaque consultation, l’implant chinois ou français, au même prix. Sans surprise, l’écrasante majorité des patients opte pour le local. Les fameux 30 % ne sont jamais atteints, et la direction perd patience. « Puisqu’il n’y a pas de différence de prix, les patients se tournent majoritairement vers le produit français », confirme le syndicaliste.
Ce que dénoncent les praticiens, ce n’est pas seulement une question de drapeau. Ils mettent en avant la traçabilité, l’empreinte écologique du transport, la perte d’emplois locaux dans la filière des prothésistes français, et surtout la liberté de prescription, principe gravé dans le code de déontologie médicale. Pour les chirurgiens-dentistes, recevoir un quota commercial qui dicte leurs choix cliniques relève d’une atteinte directe à leur métier.
Vingt-cinq euros en Turquie, neuf cents en France
L’ampleur du marché donne le vertige. Dans une question écrite déposée au Journal officiel en mai 2024, le député Jean-Pierre Taite (Loire, Droite Républicaine) chiffrait l’écart : une céramique sortie d’un laboratoire turc coûte 25 euros, contre 150 pour la même pièce fabriquée en France. Une fois facturée au patient et remboursée par la Caisse primaire d’assurance maladie, elle peut atteindre 600 à 900 euros. La différence n’arrive donc jamais dans la poche du patient. Elle reste chez l’intermédiaire.
Le marché de l’importation explose. Selon une autre question parlementaire, déposée par le député Éric Pauget (Alpes-Maritimes, Droite Républicaine) le 1er octobre 2024 et renouvelée le 21 avril 2026, Labocast, premier importateur français de prothèses chinoises, a vu son chiffre d’affaires bondir de 50,12 % entre 2020 et 2021. Pauget pointe un autre angle mort : ces dispositifs médicaux échappent à la TVA et aux taxes douanières habituelles, ce qui creuse encore l’écart avec les artisans français. Il évoque une « marchandisation et une financiarisation de la santé dentaire » au profit d’acteurs purement financiers.
Une colère qui descend de Bretagne
Le bras de fer nantais n’est pas isolé. Au printemps 2024, des dentistes mutualistes bretons avaient tenté une grève contre l’imposition de prothèses asiatiques. Début 2025, des salariés normands du même groupe avaient relayé les mêmes plaintes. La revue spécialisée Dentaire 365 avait suivi le mouvement de Saint-Brieuc à l’époque, sans qu’aucune décision nationale ne sorte du dossier. Une pétition lancée la même année sur Change.org pour réclamer l’arrêt des prothèses d’importation dans les centres mutualistes a tourné à vide. « On a peur que ça nous porte préjudice », glisse un praticien à 20 Minutes, expliquant pourquoi la profession reste si discrète sur le sujet.
L’ARS botte en touche
Saisis à plusieurs reprises, les dentistes du cabinet de la rue Noire ont reçu une réponse écrite de l’Agence régionale de santé Pays de la Loire, consultée par 20 Minutes. Sa position est claire : le différend oppose des salariés à leur employeur privé, l’ARS ne peut pas arbitrer. Pour Anthony Kerdreux, le sujet a basculé sur un autre terrain. « Il est maintenant question de la souffrance morale et psychologique » des praticiens, lâche le syndicaliste, qui parle d’un climat de pression devenu intenable.
VYV3 défend son modèle « soutenable »
Sollicité, le groupe VYV3 Pays de la Loire assume sa stratégie. Dans une réponse à 20 Minutes, il rappelle qu’en 2025, 70 % des achats de prothèses, en valeur, provenaient toujours de France. Le recours à deux laboratoires étrangers, référencés en complément depuis 2024, est présenté comme une « organisation qui permet de garantir un modèle économique soutenable, indispensable au maintien d’une offre de soins de proximité, accessible et de qualité ». Le groupe refuse de commenter publiquement la situation des cinq praticiens mis à pied.
250 rendez-vous tombés en quinze jours
Pendant ce temps, les patients trinquent. 250 consultations ont été annulées au cabinet depuis le début des sanctions, selon une source proche de l’établissement. Une rage de dents, une carie, un suivi de prothèse en cours : tout est repoussé à un horizon flou. Les deux dentistes encore en poste tentent d’absorber la charge, sans pouvoir tout reprendre. Au téléphone, une employée le résume crûment au quotidien : « Prendre un rendez-vous cette semaine, c’est compliqué. »
Le cabinet n’est pas n’importe lequel. Le groupe VYV3, branche soins et accompagnement de l’union mutualiste française, gère plusieurs centres dentaires dans le Grand Ouest, sous statut sans but lucratif. C’est ce statut qui rend la fronde particulièrement gênante : un acteur qui se présente comme social et solidaire est accusé par ses propres salariés d’imposer une logique commerciale en bouche.
Le Parlement saisi, Bercy aux abonnés absents
Côté politique, deux questions parlementaires dorment encore dans les tiroirs des ministères. Celle de Pauget, qui demande un meilleur contrôle de la traçabilité et de la qualité des prothèses étrangères, attend toujours une réponse depuis avril. Celle de Taite, plus ancienne, reste sans suite. Aucune mesure d’urgence n’a été prise pour encadrer ce marché, ni du côté de la Direction générale de la santé, ni du côté de Bercy. Les prothésistes français, eux, continuent de fermer boutique. La filière représentait encore plusieurs milliers d’emplois sur le territoire il y a dix ans.
Le conflit nantais devrait passer devant les instances internes de VYV3 dans les prochains jours, alors qu’une expertise du comité social et économique a été demandée par le syndicat FO. La question qui pèse désormais : combien de cabinets vont basculer dans le même bras de fer si la direction ne recule pas sur son quota.