Il s’appelle le piclorame. Cet herbicide commercialisé depuis le milieu des années 1960 traîne dans les nappes phréatiques, finit dans l’eau du robinet, et n’a jamais été classé comme cancérigène par les autorités. Des chercheurs barcelonais viennent pourtant de retrouver sa signature moléculaire dans les tumeurs colorectales de patients de moins de 50 ans.
L’étude, publiée le 21 avril dans la revue scientifique Nature Medicine, change la donne sur un phénomène qui inquiète les oncologues depuis dix ans : la flambée des cancers du côlon chez des patients de plus en plus jeunes. Le Monde a relayé la découverte mercredi, en pointant une « approche novatrice qui remet en cause les protocoles réglementaires » des pesticides.
47 500 cas par an, et la courbe rajeunit
Le cancer colorectal reste l’un des plus fréquents en France, avec environ 47 500 nouveaux cas et 17 000 décès chaque année selon Santé publique France. C’est la troisième cause de mortalité par cancer dans le pays. Jusqu’à récemment, la maladie touchait surtout les plus de 50 ans, ce qui justifiait l’organisation du dépistage à partir de cet âge.
Mais le Bulletin épidémiologique hebdomadaire de février 2026 décrit une bascule. Pendant que l’incidence recule chez les seniors grâce au dépistage organisé, elle progresse régulièrement depuis trente ans chez les moins de 50 ans. Cette tranche d’âge représente désormais 7 % des nouveaux cas en France. La progression est encore plus marquée chez les 15-39 ans, avec des tumeurs souvent plus agressives que celles des patients plus âgés.
Aux États-Unis, le phénomène est encore plus avancé. L’American Cancer Society évalue à 20 % la proportion de nouveaux cas chez les moins de 50 ans, contre 11 % au début des années 2000. Cette accélération a poussé les autorités américaines à abaisser l’âge du dépistage à 45 ans en 2021, suivies par plusieurs sociétés savantes européennes.
Lire l’ADN comme une carte d’expositions passées
L’équipe d’Elena Élez, responsable de l’unité des tumeurs digestives au Vall d’Hebron Institute of Oncology à Barcelone, a utilisé une méthode jamais appliquée à cette question. Plutôt que de demander aux patients ce qu’ils avaient mangé ou respiré pendant trente ans, les chercheurs ont scanné l’ADN de leurs tumeurs à la recherche de marques chimiques.
Ces marques s’appellent des méthylations. Elles s’ajoutent à l’ADN sans en modifier la séquence, comme des post-it qui activent ou désactivent l’expression des gènes. Chaque facteur environnemental, du tabac aux pesticides en passant par l’alimentation, laisse un profil de méthylation reconnaissable. Les Espagnols ont construit ce qu’ils appellent des « scores de risque de méthylation » et les ont comparés entre patients diagnostiqués avant 50 ans et patients diagnostiqués après 70 ans.
Les résultats confirment d’abord ce que la littérature sait déjà : l’alimentation ultra-transformée, le tabac et même le faible niveau d’éducation laissent des empreintes claires dans les tumeurs précoces. Mais ils font surtout émerger un signal nouveau. Parmi les pesticides testés, dont l’atrazine, le glyphosate, le DDT et le malathion, c’est le piclorame qui ressort avec la corrélation la plus forte.
Un herbicide qu’on ne voit jamais, mais qu’on boit
Le piclorame n’évoque rien au grand public. Il appartient à la famille des dérivés de l’acide picolinique, autorisé depuis 1963 aux États-Unis et homologué en Europe. Il sert à détruire les broussailles, les chardons, les plantes ligneuses sur les pâturages et le long des voies ferrées. Ses molécules sont particulièrement stables. Elles persistent dans les sols pendant des mois, parfois des années, et lessivent vers les nappes phréatiques.
Conséquence directe : la substance se retrouve régulièrement dans l’eau du robinet française à des niveaux faibles, sous le seuil réglementaire mais détectables. Aux États-Unis, où le piclorame est massivement utilisé sur les ranchs et les bordures d’autoroutes, l’exposition est plus importante. Et c’est dans ce pays que l’incidence des cancers colorectaux précoces explose le plus vite, un parallèle que les chercheurs barcelonais soulignent.
Pour vérifier leur hypothèse, ils ont disséqué les caractéristiques moléculaires des tumeurs fortement marquées par le piclorame. Première surprise : ces tumeurs présentent moins de mutations dans le gène APC, considéré comme la porte d’entrée classique du cancer du côlon. Autrement dit, l’herbicide pourrait déclencher la maladie par un chemin biologique différent, en contournant la mutation génétique habituellement requise. Une voie épigénétique, et non génétique.
Quand la réglementation regarde le mauvais paramètre
L’enjeu dépasse le seul piclorame. Les protocoles d’évaluation actuels, en Europe comme aux États-Unis, mesurent la toxicité aiguë et la mutagenèse classique des pesticides. Ils détectent mal les effets dits épigénétiques, c’est-à-dire les modifications de l’expression des gènes provoquées par de faibles doses chroniques sur plusieurs décennies. C’est précisément le type d’exposition qu’une population subit à travers l’eau du robinet ou les résidus alimentaires.
L’Agence nationale de sécurité sanitaire avait déjà sonné l’alarme en avril 2025 sur plusieurs pesticides autorisés. L’Anses estimait que certaines substances pouvaient avoir des effets neurodéveloppementaux ou favoriser certains cancers, et réclamait un meilleur accès aux données d’exposition. La publication espagnole arrive sur cette table de négociation comme une preuve de concept : il est désormais possible de retrouver, des décennies plus tard, l’empreinte d’un produit chimique directement dans les cellules tumorales.
En juin 2025, une vaste expérimentation animale sur le glyphosate avait déjà montré une « augmentation statistiquement significative » de plusieurs tumeurs chez des rats exposés à de faibles doses pendant deux ans. Le glyphosate, qui figure aussi dans l’étude de Vall d’Hebron, n’est pas ressorti aussi nettement que le piclorame, mais son rôle reste discuté.
Causalité contre corrélation, le débat habituel
Les chercheurs barcelonais prennent la précaution scientifique habituelle : leur étude établit une association statistique et moléculaire, pas une causalité directe. Ils plaident pour des travaux complémentaires, en particulier des analyses sur de plus grandes cohortes et des modèles cellulaires exposés au piclorame en laboratoire. L’industrie agrochimique rappellera évidemment qu’une signature épigénétique n’est pas une preuve formelle.
Le problème, soulignent plusieurs spécialistes de santé environnementale, c’est que l’attente d’une preuve formelle peut prendre vingt ans. Le temps que des études prospectives soient menées, des dizaines de millions de personnes auront été exposées. C’est le scénario qui s’est déjà joué pour l’amiante, pour certains plastifiants et pour le tabac : signaux épidémiologiques précoces, puis longue résistance scientifique et réglementaire, puis reconnaissance tardive du risque.
Que peut faire un patient aujourd’hui
Concrètement, l’individu lambda n’a pas grand-chose à faire de l’information, et c’est là tout le malaise. On peut filtrer son eau avec un osmoseur capable de retenir les pesticides, mais l’investissement reste lourd et la plupart des Français se servent au robinet. On peut aussi privilégier l’alimentation biologique pour réduire les résidus, sans pour autant éliminer l’exposition par l’eau ou par les céréales.
Le levier individuel le plus solide reste le dépistage. Le test immunologique gratuit, envoyé par l’Assurance maladie à partir de 50 ans, détecte des traces invisibles de sang dans les selles. Pour les moins de 50 ans, en l’absence de programme organisé, les antécédents familiaux et l’apparition de symptômes inhabituels (douleurs digestives persistantes, sang dans les selles, fatigue inexpliquée) doivent conduire à consulter sans attendre. Plus le diagnostic est précoce, plus la survie à cinq ans grimpe.
Vers une révision réglementaire
La balle est désormais dans le camp des agences sanitaires. L’EFSA en Europe et l’EPA aux États-Unis devront décider si la signature épigénétique du piclorame justifie une réévaluation. Les agriculteurs et les industriels feront valoir l’absence d’alternative efficace contre certaines plantes envahissantes. Les associations environnementales demanderont, elles, l’interdiction immédiate de la substance.
Une nouvelle étude internationale, coordonnée par le Vall d’Hebron, devrait élargir la cohorte à 5 000 patients d’ici 2027. Les résultats sont attendus pour le début de la décennie. D’ici là, la communauté médicale dispose d’une certitude nouvelle : ce qu’on boit pendant trente ans laisse des traces qu’on peut désormais lire dans une tumeur.